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Kalus Kinski joue au poker dans "Le Grand Silence"

Les ordinateurs peuvent-ils nous tromper ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Des joueurs de poker affrontent ces jours-ci une machine. Derrière, une question majeure : les ordinateurs peuvent-ils bluffer ?

Kalus Kinski joue au poker dans "Le Grand Silence"
Kalus Kinski joue au poker dans "Le Grand Silence" Crédits : Kobal / The Picture Desk - AFP

Se déroule en ce moment même à Pittsburg, aux Etats-Unis, un événement fort intéressant. Il s’agit d’une compétition intitulée “Brains VS AI” - “les cerveaux contre l’Intelligence artificielle” - et consiste à faire s’affronter 4 joueurs de poker de haut niveau et une machine du nom de Libratus dans une compétition qui va s’étaler sur une vingtaine de jours. Du matin au soir, les joueurs vont succéder face à la machine, pour 120 000 mains, dans une version du Poker qu’on appelle le No Limit Texas Hold’Hem (et qui est une version plus complexe que d’autres). L’idée, évidemment, est de savoir si un ordinateur peut battre des humains au poker. Ce n’est pas la première fois que ce type de compétition a lieu. Il y a 1 an et demi, une machine du nom de Claudico avait déjà affronté 4 joueurs dans une compétition similaire, les humains l’avaient emporté. Mais les chercheurs en informatique de l’Université de Carnegie Mellon, qui avait développé le premier logiciel, ont travaillé à l’amélioration de leur algorithme et espèrent l’emporter cette fois-ci. Les premiers résultats leur donnent raison, l’ordinateur est actuellement en tête. Et Andy Chou, l’un des joueurs a exprimé son sentiment “au début, on avait bon espoir, mais chaque fois qu’on trouve une faiblesse, il apprend de nous et le lendemain, la faiblesse a disparu.”

L’enjeu de cette compétition est clair. La machine est plus forte que l’homme aux échecs (depuis la fin des années 90), au jeu de Go (depuis l’année dernière), mais le poker est d’une autre nature, il relève de ce qu’on appelle les décisions complexes fondées sur une information imparfaite : contrairement aux échecs ou au Go, le joueur n’a pas une vue complète du jeu (il ne connaît pas la main de son adversaire ni les cartes non distribuées). C’est beaucoup plus compliqué pour une machine. Car, en l’absence d’une information complète, le nombre des possibilités est gigantesque, comme l’explique le professeur Tuomas Sandholm, qui a conçu Libratus avec son équipe : il y a plus de permutations possibles dans une main de poker que d’atomes dans l’univers, “et même si vous aviez un univers entier pour chaque atome de notre univers, et comptiez tous les atomes de ces univers, le nombre des permutations possibles serait encore supérieur.” Pour pallier cette infinité de possibilités, l’algorithme a une technique, c’est un calcul du risque, et le choix de la stratégie la moins risquée. Ce n’est pas très sexy, mais l’effet est passionnant : cela perturbe le jeu des professionnels. L’un d’eux explique qu’il n’a qu’un mot pour décrire l’impression qu’il a en jouant contre la machine, celle de se faire broyer. Les stratégies de la machine sont non conventionnelles - même considérées en général comme très mauvaises - mais elles fonctionnent si on a la puissance de calcul suffisante. Sandholm l’explique très bien : “ces stratégies vont à l’encontre la sagesse populaire sur les lois du jeu. Les algorithmes ne s’appuient que sur les règles du jeu, on ne leur donne aucune données historiques sur la manière dont les humains jouent. Les algorithmes jouent comme des Martiens.”

Je trouve ça à la fois abyssal et instructif. On est trompé par le terme d’intelligence artificielle qui nous fait croire qu’on est en train de construire notre intelligence avec des artefacts informatiques alors que si l’on en croit cette histoire, on est en train de créer des manières de penser radicalement différentes.

Mais c’est encore plus abyssal si l’on considère ce qui fait l’essence du poker. Andrew Moore, doyen de l’école d’informatique de Carnegie Mellon, l’explique très bien : en les faisant jouer au poker, la question est de savoir si les ordinateurs peuvent bluffer, s’ils peuvent mentir. Manifestement oui. Mais ils le font à leur manière. Sans “poker face”, sans lunettes noires, sans faire semblant, sans immoralité, sans instaurer de rapport de domination, sans les subir. Je ne sais pas s’il y aura un jour des applications de cette aptitude dans les négociations financières ou diplomatiques, comme le rêvent les chercheurs. Ce que je sais, c’est que si les ordinateurs prouvent qu’ils mentent mieux que nous, quelque chose aura changé. Et ce qui se passe ces jours-ci dans ce casino de Pittsburg - loin des gesticulations de Donald Trump ou des primaires de la Belle Alliance populaire - fait peut-être partie des tournants discrets de notre histoire.

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