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L'écrivain Daniel Defoe mis au pilori à Londres en 1703

Les vieux drogués mis au pilori sur Facebook

3 min
À retrouver dans l'émission

L'humiliation publique est-elle un bon remède ?

L'écrivain Daniel Defoe mis au pilori à Londres en 1703
L'écrivain Daniel Defoe mis au pilori à Londres en 1703 Crédits : Leemage - AFP

Tout commence par une vidéo diffusée en direct sur Facebook le 3 octobre dernier. Elle dure 10mn et l’on est dans une rue aux Etats-Unis. Au premier plan, une femme est agenouillée sur le trottoir, on ne sait pas si elle vomit, ou si elle est prostrée. Au second plan, un homme gît, tombé en arrière d’un banc sans dossier, immobile, un sac en papier à la main, il a l’air mort. Tous les deux ont les cheveux blancs. La personne qui filme avance et recule, zoome sur la femme qui bouge à peine ou se traîne, puis la caméra se déplace jusqu’à l’homme, fixe son visage. Autour on entend des voix, des gens qui crient, s’interrogent et rient. On voit aussi des gens qui filment avec leur téléphone, l’un d’entre eux avec un appareil photo. Puis apparaît celui qui tient le téléphone, il se filme en selfie, avec les deux corps en arrière-plan, il se marre. Ce manège dure donc 10 minutes et c’est au bord de l’insupportable. Seul un homme s’approche du corps renversé et touche son cou, il n’est pas mort. Les spectateurs discutent et rient encore. Nouveau selfie. Le film s’arrête quand arrive la police. La vidéo a été vue plus de 3 millions de fois.

Dans un article paru hier sur CNN, on apprend que la vidéo a été tournée à Memphis. Le couple filmé a une soixantaine d’années, ils sont tous les deux toxicomanes. Ils venaient de sniffer de l’héroïne, et ont fait une overdose, ensemble, l’homme plus grave que la femme. Ils ont failli y passer, mais les secours sont arrivés à temps. Ils ont été sauvés. La femme est toujours en cure de désintoxication, sa première cure après 40 ans d’addiction. Et l’homme le raconte à CNN. Aujourd’hui, il se souvient de rien. Bien sûr, en regardant cette vidéo, il se dit qu’il n’était jamais tombé aussi bas, il ne comprend pas que le jeune homme ait pu filmer et rire. Mais il ne lui en veut pas parce que sa fille, avec laquelle il n’avait pas de relation depuis 20 ans, a vu la vidéo, et qu’elle s’est décidé à venir en aide à ses parents, c’est elle qui a trouvé la clinique où sa mère est toujours en cure. Et puis, l’homme dit que cette histoire lui a servi d’alarme.

Plusieurs choses me semblent folles dans cette histoire.

D’abord, le réflexe de ce jeune homme, qui filme et se marre. Sans appeler les urgences, sans aider, sans se soucier du fait que ces gens pouvaient être vus dans cet état par le monde entier. Bien sûr, des internautes s’en sont pris à lui sur Facebook, et il s’est justifié : quelqu’un d’autre avait appelé les urgences, il n’a pas cherché à aider ces gens parce que ce sont des drogués, on ne sait jamais ce que peuvent faire des drogués, et s’il a filmé, c’est parce que c’était drôle, ces deux vieux avaient des gestes d’enfant, c’était “comme un spectacle”. Il n’a pas tort. Si ça n’était pas un spectacle au départ, sa vidéo a transformé cette scène en spectacle. 3 millions de personnes l’ont regardé. Il n’y a pas de spectacle sans spectateurs.

Mais l’article de CNN est tout aussi fou. Il raconte cette histoire comme une rédemption. Une rédemption rendue possible par cette vidéo (un intertitre le dit “the video that saved them”). Bien sûr, on souhaite que ce soit vrai, que ces gens s’en sortent, mais la morale n’est-elle pas terrifiante ? Ce que je lis, c’est une forme de justification de l’humiliation publique “bon, ce n’est pas drôle ce qui est arrivé à ces gens, d’être exposé comme ça, que l’on se moque d’eux, mais ça leur a permis de se prendre en main.” Aucune réflexion sur le fait que Facebook, qui chasse le moindre téton, ne trouve rien à redire à cette vidéo qui ne disparaîtra jamais. Aucune réflexion sur le fait que ça choque moins parce que ce sont des vieux toxicos. Aucune réflexion sur les souvenirs que cela fait remonter à la surface, les humiliations publiques que l’on faisait subir aux vicieux et aux pêcheurs sous l’Ancien Régime (le fameux “pilori” ou la “flétrissure”) et que l’on pratique encore dans certains pays autoritaires. Ce qui m’a le plus dégoûté je crois, c’est de voir réactivée cette vieille idée que, pour certains irrécupérables, l’humiliation publique était un bien ; mais de la voir réactivée dans sa version heureuse, laïque, horizontale, libérale, numérique. Il y a des moments où il faut lutter pour ne pas désespérer de notre monde.

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