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François Hollande annonce le 1er décembre

"L'essentiel est qu'on parle de moi". Et si Hollande prouvait que non

4 min
À retrouver dans l'émission

Petite histoire des rapports entre pouvoir et réseaux sociaux.

François Hollande annonce le 1er décembre
François Hollande annonce le 1er décembre Crédits : DAMIEN MEYER / AFP - AFP

En l’espace de 3 semaines, les réseaux ont perdu 3 de leurs cibles favorites. D’abord Jean-François Copé et Nicolas Sarkozy lors du premier tour de la Primaire de la droite et du centre, puis François Hollande hier soir. Ce qui pose plusieurs questions.

La première, c’est : qu’est-ce qui fait qu’un homme ou une femme politique prête le flanc plus qu’un autre à cette grande conversation numérique ? La réponse la plus évidente, c’est que le pouvoir et l’exposition qu’il présuppose. C’est évident pour François Hollande. Il y a quelque chose d’étrange dans cette conversation numérique : elle n’aime pas le pouvoir. Elle ne l’aime pas et le défie avec toutes ses armes : la violence parfois, la rumeur d’autres fois, l’ironie souvent. Mais elle le défie aussi avec toutes ses armes, des plus triviales (comme les blagues ou les GIF animés), aux plus intéressantes (comme son goût infini pour la vérification des propos, ou sa capacité à fouiller dans la mémoire d’Internet pour faire surgir les oublis et les contradictions). On peut en conclure à une forme de populisme inhérente à cette conversation numérique. Mais il faut sans doute aller un plus loin. Comme l’explique l’historien des médias Fred Turner, les réseaux sociaux répondent à une utopie qui plonge ses racines dans les années 1940. A l’époque, un groupe d’intellectuels américains, effrayés par la très rapide conversation du peuple allemand au fascisme, en attribue la cause aux médias de masse : cinéma et radio principalement, dont ils pensent qu’ils permettent un accès direct du message fasciste à l’esprit des foules. Ainsi imaginent-ils une dispositif médiatique horizontal, qui plongerait le citoyen au milieu de sources multiples - des images, des textes -, parmi lesquels les gens pourraient choisir. Cette utopie médiatique s’est prolongée, elle a été récupérée dans les années 1960 par la contre-culture américaine et a été réactivée par les héritiers de cette contre-culture que sont les entrepreneurs de la Silicon Valley. Mais, explique Turner, entre-temps, cette utopie s’est vidée de son contenu politique. Là où les intellectuels américains des années 40 - parmi lesquels on comptait des gens aussi importants que la grande anthropologue Margaret Mead - voyaient un dispositif anti-autoritaire, démocratique, mais aussi anti-raciste, anti-sexiste, les réseaux sociaux n’ont gardé de cette utopie qu’une défiance vis-à-vis de tout pouvoir institué, quelle qu’en soit sa nature. Donc, en cela, oui, c’est par nature, si j’ose dire, que la conversation numérique s’en prend à une personnalité politique au pouvoir. Mais elle s’en prend aussi à ceux qui, sans l’avoir, désirent fortement ce pouvoir, et de manière très évidente. Ce qui explique, je pense que les réseaux aient parlé de Jean-François Copé de manière disproportionnée par rapport à l’importance de sa candidature (bon, c’est sûr aussi qu’avec son pain au chocolat à 15 centimes, il a fourni un sujet de blagues infinies), ce qui explique aussi la présence de quelqu’un comme Jean-Vincent Placé, dont l’importance politique est anecdotique, mais qui est un personnage récurrent de la conversation numérique. C’est même ce rapport complexe des réseaux au pouvoir qui explique un phénomène étrange qu’on pouvait observer hier soir. Une sorte de bienveillance à l’égard de François Hollande, des gens qui avaient à faire des blagues, et qui soudain, affichaient un presque regret. On pourrait voir dans cette attitude un décalque de celles des politiques et éditorialistes qui saluent la lucidité ou la dignité. Mon hypothèse est que c’est le simple fait que François Hollande montre que son désir de pouvoir n’est pas à tout à prix, que soudain, il cesse d’être un sujet excitant.

La seconde question est évidente : quel est l’effet de rapport complexe des réseaux au pouvoir sur la vie politique elle-même ? Jean-François Copé recueille un nombre de voix ridicule lors de la Primaire de droite, Nicolas Sarkozy, star des réseaux, est battu au premier tour. François Hollande ne se présente pas pour un second mandat. Je sais bien que ces trois défaites ont des causes multiples, et autres que les railleries qu’ils subissent dans les réseaux, mais j’y vois autre chose encore. Et si c’était la fin d’un adage communicationnel, qui a connu bien des formulations mais dont la plus célèbre revient à Léon Zitrone (je ne pensais pas citer un jour Léon Zitrone) ““Qu’on parle de moi en bien ou en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle de moi.” Et bien, cette devise qui était opérationnelle dans un monde médiatique verticale, peut-être qu’il faudrait la réviser dans un monde où les médias horizontaux ont pris l’importance qu’ils ont aujourd’hui. Peut-être faudrait-il ne pas se réjouir trop vite de faire parler dans les réseaux, et se garder d’être un sujet de trop de conversations. Ce qui serait un beau paradoxe.

Chroniques
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Le Journal de la culture : Vendredi 2 décembre 2016
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