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Ray Dalio à New York en décemebre 2014

L'homme qui croyait tellement au marché qu'il transformait ses salariés en machines

4 min
À retrouver dans l'émission

Parabole sur le libéralisme.

Ray Dalio à New York en décemebre 2014
Ray Dalio à New York en décemebre 2014 Crédits : THOS ROBINSON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP - AFP

En France, Ray Dalio est presque un inconnu. Mais cet entrepreneur américain - qui a créé et dirige le fond de d’investissement Bridgewater, un des plus gros au monde, gérant aux alentours 160 milliards de dollars - est à la tête d’une fortune estimée à 16 milliards de dollars (ce qui est en fait une des dix premières fortune des Etats-Unis et le place dans les 70 personnes les plus riches au monde). Cela le rend assez influent. Je ne sais pas si on peut caractériser politiquement Ray Dalio. Ce en quoi il croit, c’est principalement le marché. Les propositions de campagne de Donald Trump lui semblaient bonnes pour le marché, il le disait. Maintenant que les premières mesures sont mises en oeuvre, il s’inquiète et le dit : le nationalisme de Trump, son protectionnisme et l’accroissement des dépenses militaires, pour Dalio, tout ça n’est pas bon pour l’économie.

Pourquoi je parle de Ray Dalio ? Parce que cet homme a lancé un projet de réforme au sein de son entreprise. D’ici 5 ans, annonce-t-il, l’ensemble des décisions seront automatisées. Il ne s’agit plus seulement d’utiliser les algorithmes pour prendre des décisions d’investissement (ça, ça se fait fait de plus en plus dans les fonds d’investissement), mais d’y avoir recours pour savoir qui embaucher, qui licencier, qui promouvoir, et pour rationaliser les tâches de chacun au sein de l’entreprise. Pour ce faire, Dalio a fait appel à David Ferucci, ancien de IBM, qui a fait ses preuves en développant l’intelligence artificielle connue sous le nom de Watson (et célèbre non seulement pour avoir battu les champions du jeu de culture générale Jeopardy, mais pour servir aujourd’hui de base à toutes sortes d’application comme l’aide à la décision médicale ou juridique). L’idée est que l’algorithme mis en place au sein de Bridgewater soit tellement fin qu’il puisse décider de l’opportunité qu’il y a, par exemple, à répondre à tel ou tel coup de téléphone.

Tout ça fait manifestement l’objet d’une discussion dans l’entreprise. D’autant qu’est déjà appliqué au sein de Bridgewater une principe de “transparence radicale” : les employés rendent publiques chacune de leurs actions, un nombre considérable de données sur la manière dont travaillent les employés a déjà été amassé : les réunions sont par exemple déjà enregistrées et retranscrites, et les salariés sont invités à s’évaluer les uns les autres grâce à des outils informatiques. Tout cela servira à nourrir l’algorithme à venir. Mais ce contrôle de tous par tous qui n’est pas toujours bien vécu, si l’on en croit le très fort taux d’employés qui quittent l’entreprise moins d’un an après leur embauche (30% selon Dalio lui-même).

Au fondement de tout ça, il y a une croyance que Ray Dalio martèle depuis longtemps : l’émotion est un obstacle à la bonne décision: “les émotions nuisent au fonctionnement optimal de la machine humaine”, explique-t-il dans “Principles”, le livre qui édicte les principes de gestion de son entreprise. Réduire la part émotive des décisions, c’est bien ce qui motive l’installation d’un logiciel qui organise la moindre action de l’employé, comme l’expliquait au Guardian Devin Fidler, qui en a développé un de ces logiciels : “Le management, c’est principalement de la gestion d’information, le genre de choses que les logiciels font très bien. Les humains, quand ils sont dans un mauvais jours, voient leurs perceptions affectées. Et c’est un gros problème pour les fonds de pension. Néanmoins, les humains n’acceptent pas toujours très bien les messages délivrés directement par la machine. Il y a besoin d’une interface humaine. Dans les entreprises qui sont très bonnes en analyse de données, les décisions sont souvent prises par des algorithmes statistiques, mais la décision est transmise par quelqu’un qui peut la placer dans un contexte émotionnel.” Ok… Donc l’humain se transforme en interface… c’est intéressant….

Quelle est la morale de ce petit conte d’aujourd’hui et de demain ? A priori, on pourrait en conclure à une contradiction entre une croyance dans la liberté du marché qui, pour être optimale dans son efficacité, instaure dans l’entreprise un fonctionnement reposant non pas sur l’autonomie des acteurs, mais sur une surveillance généralisée et une forme d’asservissement à la logique machinique. Mais est-ce vraiment une contradiction ? Pas si sûr, parce qu’on peut aussi bien considérer que Ray Dalio, avec son logiciel, pousse à l’extrême la logique libérale consistant à transformer de fait, en diminuant la part émotive de la décision grâce à la machine, ses salariés en agents économiques parfaitement rationnels. Bref, je ne sais pas s’il faut craindre le marché, mais peut-être faut-il craindre ceux qui y croient trop.

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Le Journal de la culture : Mercredi 12 avril 2017
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