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Un écran d'ordinateur

L'informatique, notre nouvelle religion

5 min
À retrouver dans l'émission

"Informatique céleste", c'est le titre d'un livre qui fait de l'ordinateur la voie du salut.

Un écran d'ordinateur
Un écran d'ordinateur

Le livre d’Aurélien Bellanger, "Le Grand Paris", s’achève sur une théorie intéressante : l’Islam serait une religion algorithmique, “les versets du Coran [doivent] être comparés aux ligne d’un programme informatique qui [possèdent], en plus de leur sens logique immédiat, souvent incomplet, un sens plus global qui ne [peut] être révélé que de façon séquentielle.” Bon, ça mériterait d’être développé. Mais ce qui est étonnant, c’est que cette thèse fait échos à celle développée dans un livre à paraître prochainement aux Presses Universitaires de France, livre qui porte le joli titre de “Informatique céleste”, et qui postule que l’informatique pourrait être la voie de notre salut.

Couverture du livre de Mark Alizart
Couverture du livre de Mark Alizart

Mark Alizart, auteur de ce livre, l’annonce dans l’introduction : philosophie et informatique ont échangé leurs places. Alors que la philosophie s’est arqueboutée sur des positions anti-modernes et anti-techniques, l’informatique s’est épanouie, embrassant l’humanisme, l’universalisme et même une forme de spiritualité. En somme, il “revient logiquement [à l’informatique] d’accomplir le programme postmoderne visant à renouveler notre rapport à l’universel que la philosophie a échoué à mener à son terme.” D’où la question que pose l’auteur : “Se pourrait-il que le Dieu dont Heidegger attendait qu’il vienne nous sauver soit en fait déjà là, et sous les traits qu’il redoutait le plus - l’ordinateur qui nous fait face, le téléphone portable au fond de notre poche, la montre connectée à notre poignet ?” La réponse à cette question - positive - est développée tout au long de ces 200 pages, dans lesquels Alizart fonde ce qu’il appelle une “ontologie digitale” ou un “théologiciel” pour reprendre le mot de Jacques Derrida.

Suis-je convaincu ?... Pas totalement... Mais je ne suis pas certain que ce soit le but de ce livre que de convaincre, tant la jouissance de théoriser semble en être le moteur . Néanmoins la démonstration vaut d'être résumée, même sommairement.

D’abord, Mark Alizart montre que “l’informatique s’est inventée contre la mécanisation de la pensée”, car le fonctionnement de l’ordinateur - contrairement à toutes les machines qui l’ont précédé - n’a rien à voir avec le mécanisme. En pouvant se programmer - donc en n’étant rien en lui-même mais en pouvant donc être tout - l’ordinateur est un “monde en soi, une deuxième nature”. L’ordinateur est un “organisme”. Quand cela a été compris (très vite dans l’histoire de l’informatique) on a assisté à un double mouvement de l’informatique vers la nature, et la nature vers l’informatique, mouvement qui a trouvé son accomplissement quand, en découvrant l’ADN, on a réalisé qu’”il existait des lignes de code dans la nature” et que “l’informatique n’est pas une invention de l’homme mais une propriété du vivant”.

En tant que tel - et c’est deuxième argument fort de la démonstration - l’informatique permet de dépasser le dualisme classique de la pensée mécaniste. “Si la vie est informatique, si la matière même est faite d’information [...] il n’y a plus de différence entre l’âme et le corps, entre l’homme et la nature [...]”, “”l’informatique est un milieu, notre milieu, le milieu qu’est le monde, et qui se produit lui-même, à travers nous.”

Je passe sur le long moment hégélien du livre où Alizart montre que le philosophe allemand ne parle que d’informatique dans toute son oeuvre (de fait il est contemporain de Charles Babbage, le mathématicien anglais qui a élaboré le modèle théorique du premier ordinateur). Et cela mène Alizart que la fin de l’histoire, ce n’est pas “l’avènement de la démocratie libérale”, mais celui de “la société de l’information”. “A la fin de l’histoire, écrit-il, le philosophe se fait informaticien et se met à construire des machines.” Et du même coup “l’histoire de l’informatique est ainsi, de manière inéluctable, la montée de la matière vers l’esprit.” Et l’auteur de conclure : “A l’informatique seule il revient d’accomplir la promesse eschatologique commune aux grandes utopies et aux grande religions : celle d’une réconciliation entre les mots et les choses, entre les morts et les vivants, entre les humains et les non-humains.” L’informatique “accomplit la religion”.

J’étais en train d’achever cette chronique ce matin quand l’écran de mon ordinateur s’est soudainement éteint et a affiché un énorme “NO SIGNAL”. Je ne sais pas comment l’interpréter.

Chroniques

8H45
7 min

Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Vendredi 13 janvier 2017
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