LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Allégorie du soupçon

Macronleaks : le vrai danger, c'est l'ère du soupçon

4 min
À retrouver dans l'émission

Au fait pourquoi pirater et relâcher des données pas forcément intéressantes ?

Allégorie du soupçon
Allégorie du soupçon Crédits : Leemage - AFP

J’ai l’impression qu’à avoir le nez sur les histoires de piratages que se succédées ces derniers temps, on en oublie de faire une distinction entre ce logiciel de rançonnage dont on beaucoup parlé ce week-end et ce matin, et ce que nous avons vécu avec ce qu’on a appelé les “macronleaks” (le piratage et la mise en ligne d’un nombres de messages et documents échangées par une partie de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron), mais encore avant avec le piratage des serveurs du Parti démocrate aux Etats-Unis par exemple. Si ce logiciel de rançonnage et ces fuites de données posent les mêmes questions de sécurité informatique, les enjeux ne sont pas du tout les mêmes. Le logiciel de rançonnage s’inscrit dans la longue histoire de la délinquance qui se réinvente à l’heure numérique, alors que la fuite de données nous fait entrer à mon sens dans une nouvelle ère. C’est donc à ces fuites de données que je vais m’intéresser.

Dans l’histoire de l’information, il me semble qu’il s’agit d’une étape supplémentaire par rapport à la période précédente, qui avait vu la naissance de Wikileaks et qui est allée jusqu’à Edward Snowden - époque où des lanceurs d’alerte faisaient fuir des masses gigantesques de données dans un but militant (et ont été parfois punis pour cela). Ce qui se passe aujourd’hui est tout à fait différent. Car ces piratages ne sont plus le fait d’individus, mais de groupes organisés manifestement pilotés par des Etats (la Russie vraisemblablement aujourd’hui, mais beaucoup d’autres Etats en sont capables et sont capbales de faire croire qu’il s’agit de la Russie).

"Piratage", "cyber-guerre" ou opération de déstabilisation ?

Se pose lors une question à mon sens centrale : comment qualifier ces actions et leurs conséquences ? Le terme de “piratage” est insuffisant, il ne qualifie que l’acte technique, et très vaguement. Le terme de “cyber-guerre” me semble trompeur, parce qu’une guerre suppose des camps, des ennemis identifiés, or on voit bien que dans ces histoires, la provenance de l’attaque est non seulement très compliquée à établir, mais semble même, du même coup, passer au second plan. L’autre terme employé, est celui de “opération de déstabilisation”, il a l’avantage d’insister sur les effets - la “déstabilisation”- mais est-ce vraiment le mot qui convient ? Je ne suis pas certain qu’on assiste à une déstabilisation, et puis, ça signifierait qu’il y ait un but précis à cet acte.

Or je crois que c’est précisément cela l’extraordinaire nouveauté de ce à quoi on assiste. On assiste à des actes qui n’ont pas de but précis. On lâche une bombe sur Hiroshima et Nagazaki pour faire plier le Japon. On mène une guerre de propagande dans un pays pour faire tomber son dirigeant. On finance le syndicat dans un pays ennemi pour perturber l’équilibre social. Mais pourquoi pirate-on des données et les relâche-t-on dans la nature ? Quels buts cela sert-il ? Peut-on le savoir à l’avance de ce que ça va donner ? Et le fait même que ces données ne soient pas triées avant d’être mises en ligne laisse supposer que ceux qui font ça ne savent même pas vraiment ce qu’ils relâchent.

En fait, le seul effet que je vois, c’est la création du soupçon. Ces actes créent un soupçon. Le soupçon qu’il y a du secret derrière le réel. Mais peu importe qu’on déniche vraiment de l’illégal ou du secret dans toutes ces données - c’est le soupçon, le soupçon que derrière le réel, il y a toujours du sale, du pourri (le réel du fonctionnement d’une entreprise avec quand ce sont des mails des salariés de Sony qui ont fuité et ont été mis en ligne, le réel du fonctionnement d’un parti quand ont été piratés les serveurs du parti démocrate américain, le réel d’une campagne politique dans le cas des Macronleaks).

Création du soupçon

Et comme il y a toujours des choses pas très belles dans ce qui soutient le réel, ça produit un effet, même en l’absence d’illégalité et scandale : l’effet qu’on a raison d’être suspicieux. C’est pour ça que les canaux de diffusion de ces documents piratés sont les mêmes que celui des “fake news” (ou fausses informations) - on a vu avec les Macronleaks qu’elles avaeint été relayées par les mêmes canaux que la propagande trumpiste, par l’extrême droite et les complotistes de tout poil - c’est parce que la logique est la même, tout ça va ensemble, c’est la même vision du monde qui est donnée : la vision d’un monde sale. Quel intérêt y a-t-il à encourager ce soupçon ?

L’intérêt de tous ceux qui ont envie, ou intérêt, à montrer que notre social démocratie libérale, qui se veut assez vertueuse, transparente, animée de bonnes intentions, est sans cesse et partout soupçonnable de ne pas l’être. C’est pourquoi la réponse à ces actions n’est pas simplement technique (il faut se protéger bien sûr, mais c’est presque impossible de le faire complètement), elle est une invitation à ce que le pouvoir quel qu’il soit - parce qu’il est toujours susceptible d’être dévoilé - ne revendique pas de fausse vertu. Je ne suis pas sûr qu’on soit encore pleinement conscient de ce que ça implique.

Chroniques
8H45
5 min
Le Journal de la culture
Eurovision et Biennale: deux compétitions et deux récompenses politiques ce week-end
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......