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Madame de Staël

Madame de Stael aurait sans doute aimé Twitter

4 min
À retrouver dans l'émission

La conversation, dont l'importance a diminué pendant deux siècles dans la vie intellectuelle française, est revenue en force avec les réseaux sociaux.

Madame de Staël
Madame de Staël Crédits : DR - Radio France

Les deux tomes de la "Vie intellectuelle en France" (de 1815 à nos jours) sont passionnants à bien des égards, en particulier pour qui s’intéresse au numérique, parce qu’ils montrent que, si la question des machines est une vieille question (et qu’il y a, dans le rapport ambigu à la technique, quelque chose d’assez spécifique à la France, qui commence dès le début du 19ème siècle), les nouvelles technologies apportent tout au long de la deuxième moitié du 20ème un tas de nouvelles questions qui affectent différents champs de la vie intellectuelle : l’imagerie médicale fait du cerveau un enjeu majeur, les technosciences posent problème dès les années 70, et le transhumanisme incite à repenser l’humanisme. Quelques questions que vous évoquez parmi d’autres.

Néanmoins, ces deux tomes sont passionnants aussi parce qu’il offre des voies de traverse que l’on peut parcourir à sa guise. L’une m’a beaucoup plu, c’est la place qu’occupe la conversation dans cette vie intellectuelle, et comment cette place évolue, jusqu’à aujourd’hui.

Jusqu’au début du 19ème siècle, la conversation est un élément essentiel de la vie intellectuelle, auquel Madame de Stael dans De l’Allemagne prêtait les plus grandes vertus. Mais un article d’Anthony Glinoer raconte très bien comment l’histoire de la conversation au 19è est l’histoire d’une “interminable agonie”, parce qu’elle est de plus en plus dépréciée par les élites. La parole se professionnalise, dans les Universités, les sociétés savantes ou les conférences,c’est une parole encadrée. Et puis, elle se médiatise aussi, en partie parce que le public s’élargit et qu’un cénacle ne suffit plus à la diffusion des idées. Ce seront donc les livres, dont la production augmente presque en continue, ce seront aussi les revues. Puis d’autres espaces, qui vont d’ailleurs jouer du mode conversationnel, mais en public. Je pense à la radio, évidemment, mais aussi à la télévision. Mais ce sont des médias, donc, il y a au sens propre intermédiaire.Et donc la conversation directe telle que la louait Madame de Stael, c’est-à-dire à la fois savante et amusante, vive et intellectuelle, se trouve cantonnée à des espaces très privés, comme les dîners.

Puis vient Internet. Et ces deux tomes, par plusieurs articles, décrivent très bien ce que provoque Internet dans la vie intellectuelle, notamment pour la diffusion de la pensée, et ceci dès l’apparition des blogs, et donc de la possibilité donnée aux chercheurs de rendre public leur travail en dehors du circuit académique. Mais après les blogs, il y a l’Internet des réseaux sociaux. Et là, on observe un formidable retour de la conversation. De cette conversation si particulière qui est à la fois privée et publique.

Car de plus en plus d’intellectuels participent à la grande conversation dans des réseaux aussi populaires que Facebook et Twitter (je mets volontairement de côté les réseaux sociaux de chercheurs, comme Academia ou d’autres, parce qu’ils sont précisément des réseaux sociaux où les chercheurs se parlent entre eux). Certains l’utilisent comme un simple lieu de diffusion de leur travail. D’autres adoptent des stratégies différentes. Je ne donne que quelques exemples parmi mille autres. Le chercheur Renaud Epstein, qui travaille sur la relégation urbaine, poste chaque jour une vieille carte postale représentant la banlieue triomphante. Ou par exemple, quand, il y a quelques mois, l’internet mondial se demande pendant un week-end s’il fallait tuer le gorille dans l’enclos duquel était tombé un enfant, le grand ethologue Franz De Waal se fend d’un long post sur Facebook qui vient informer la discussion ; Bruno Latour, lui, est présent sur Twitter sous la forme d’un robot qui poste régulièrement des sentences sybilines (je ne pense pas que ce soit lui-même qui les rédige, mais peu importe, c’est une forme de présence).

Mais ça n’est évidemment pas sans poser problème. Parce que cette conversation numérique a ses caractéristiques propres, elle n’est pas aussi policée que celle des salons et ’il y est difficile d’éviter le combat, il faut accepter d’y voir son autorité sans cesse défiée - c’est ce qui arrive tous les jours à la politologue Myriam Benraad, spécialiste du monde arabe, particulièrement combative -, le risque étant d’adopter des positions qui peuvent devenir caricaturales (on en avait parlé ici avec un autre politologue, Laurent Bouvet). Et on sent que ça pose problème aux intellectuels. Regardez Michel Onfray qui annonce quitter Twiter après une série de mésaventures et a ouvert il y a quelques jours une chaîne Youtube, pour retrouver une forme de maîtrise. Cette grande conversation numérique n’étant pas stabilisée, les manières d’y intervenir sont encore hésitantes. Et il faudra un jour s’interroger sur le statut de ces interventions dans l’oeuvre même de ces intellectuels (faudra-t-il les publier un jour, comme une correspondance, ou les oublier ? on ne sait pas encore), mais voilà, les salons se sont élargis, les portes sont ouvertes, ça parle, ça s’apostrophe, et rien que ça, c’est intéressant.

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