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Axelle Lamire et Manuel Valls en visite, le 2 septembre 2016

Méga-fichier TES : le problème, c'est aussi l'amour

5 min
À retrouver dans l'émission

Le pouvoir donné par les fichiers et les outils de surveillance résiste mal à des tentations par toujours malintentionnées.

Axelle Lamire et Manuel Valls en visite, le 2 septembre 2016
Axelle Lamire et Manuel Valls en visite, le 2 septembre 2016 Crédits : PATRICK HERTZOG / AFP - AFP

Les débats qui ont lieu autour du TES - le fichier Titre Electroniques Sécurisés, dont le gouvernement a annoncé la création par décret le 28 octobre dernier et qui est censé centraliser les données d’identité, de filiation et de biométrie de tous les Français à partir de 12 ans - opposent les camps habituels : d’un côté les partisans de ce fichier qui arguent qu’un tel fichier évitera les falsifications de documents officiels, qu’il simplifiera les procédures, qu’il sera très sécurisé, que son accès sera très contrôlé, qu’il ne pourra pas être utilisé pour identifier des gens ; de l’autre côté, vous avez les défenseurs des libertés publiques et de la vie privée qui dénoncent la méthode (passer un décret, en s’abstenant d’un débat parlementaire), qui s’inquiètent d’une trop grande centralisation de ces données, des dérives possibles et déjà constatés dans l’usage de ce type de fichiers (ces acteurs réunissant des activistes d’un Internet libre, mais aussi des acteurs institutionnels comme le Conseil National du Numérique, la Commission Nationale Informatique et Liberté, et même la Secrétaire d’Etat au numérique Axelle Lemaire). D’où les discussions auxquelles nous assistons depuis le 28 octobre et qui portent notamment sur le caractère optionnel du recueil des empreintes digitales, sur le processus légale, d’où des manoeuvres politiques complexes se déroulant sur fond de campagne électorale. Tout cela est compliqué mais, dans ce type de débats, on a l’impression que la question finale est toujours la même : faut-il ou pas faire confiance à l’Etat ? Je ne sais pas vous, mais c’est une question qui me met toujours mal à l’aise.

Or, il y a peut-être une manière un peu différente de voir le problème.

J’ai été frappé par la lecture d’un post de blog de l’avocat spécialiste d’Internet Olivier Itéanu, mis en ligne dimanche. Olivier Itéanu déplace la question vers ceux qui ceux qui auront le droit de consulter ce fichier (longue liste dans laquelle on trouve des agents des services centraux du ministère de l'intérieur et du ministère des affaires étrangères, des agents des préfectures et des sous-préfectures, des agents de communes, des agents des services de la police nationale et de la gendarmerie nationale et des agents des services spécialisés du renseignement...). Et même à considérer que ce seront des individus qui seront autorisés, et pour dans des finalités limitées, demeure selon Itéanu un problème : l’abus. Pas l’abus institutionnalisé, organisé par un Etat qui connaîtrait une dérive totalitaire. Non, l’abus individuel. Et Itéanu de citer un chiffre que je ne connaissais pas, et qui est proprement stupéfiant. Un audit de la NSA (la National Security Agency, agence de renseignement fer de lance du système de surveillance américain révélé par Snowden) a révélé que sur 12 mois entre 2011 et 2012, il y aurait eu 2.776 cas de surveillance abusive. Ça veut dire que 7 fois par jour en moyenne, il y a eu une consultation injustifié effectuée au sein de la NSA (quand on sait ce qu’est une consultation justifiée aux yeux de la NSA, on flippe assez de ce nombre considérable de consultations injustifiées selon elle).

Bien des raisons peuvent expliquer ces abus. Il y a des erreurs (c’est d’ailleurs la manières dont la NSA a justifié ces 2 700 abus), mais il y a aussi les coups de main à quelqu’un non habilité et qui a besoin de consulter le fichier pour toutes sortes de motifs dont certains peuvent être illégaux, mais légitimes (accélérer une enquête), ou encore une pratique qui porte un nom que j’ai découvert dans le blog d’Olivier Itéanu : le “loveint”. Loveint, c’est un mot valise - “love” pour amour et “int” pour “intelligence” -, et ça désigne le détournement d’un outil de surveillance à des fins amoureuses. En gros, c’est un agent de la NSA qui se sert des logiciels pour se renseigner sur une fille qu’il a croisée dans une soirée, pour surveiller son conjoint soupçonné de tromperie, ou voir où en est son ex. C’est évidemment impossible à quantifier et sans doute résiduel dans les faits. Mais la pratique est suffisamment répertoriée pour avoir un nom, et elle illustre un problème fondamental.

Même en admettant que l’Etat soit infaillible dans ses intentions et le plus précautionneux dans les règles qu’il instaure, ce qui rend dangereux ce type de fichiers, c’est son existence même. A cause d’un paramètre qui s’appelle l’être humain. Et l’être humain avec ses mobiles profonds : l’amour, l’amitié, l’entraide, la reconnaissance… Je ne vais pas faire semblant de découvrir que l’humain est faillible - et il ne s’agit pas soupçonner tout agent de l’Etat - mais l’informatique et un fichier comme le TES ont une particularité : le pouvoir qu’ils donnent est à la fois immense et insensible, l’exercice de ce pouvoir consiste en quelques clics, se fait seul face à un ordinateur, ne blesse aucun corps. Il plonge dans le plus intime, mais de très loin. Pas sûr qu’on ait pris la mesure de cette équation inédite, et des difficultés qu’il y a à la résoudre ?

Chroniques
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Le Journal de la culture : Mardi 15 novembre 2016
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