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Rudyard Kipling

Métaphysique du câble sous-marin (avec un poème de Kipling dedans)

4 min
À retrouver dans l'émission

Un seul câble sous-marin relie la Guyane à Internet, ce que ça signifie.

Rudyard Kipling
Rudyard Kipling Crédits : Leemage - AFP

On l’aura compris, la Guyane souffre de déconsidération de la part de l’Etat français. Une question est : existe-t’il une traduction numérique de cette déconsidération ? Eh bien oui. Ou plutôt, peut-être, un début de considération. Comment se mesure numériquement la considération de Paris en terme numérique (et il ne s’agit pas vis-à-vis d’"un confetti de l’empire", - comme on le disait péjorativement - mais vis-à-vis de tout territoire de France, y compris métropolitain) ? A son accès à Internet. Or, si la Guyane a évidemment accès à Internet, force est de constater que, du point de vue des infrastructures, ça n’est pas mirobolant. Par exemple, le développement de la fibre optique commence à peine. Or la fibre optique, c’est un Internet à plus haut débit, beaucoup plus haut que les câbles de cuivre, nécessaire aujourd'hui au développement économique d'un territoire. La première armoire de fibre optique a été installée à Cayenne il y a un an. Mais il faudra attendre 2021 avant que la fibre ne soit déployée dans l’ensemble de Cayenne. Malgré tout, il semble sur ce point que la Guyane ne soit pas particulièrement en retard sur la Guadeloupe ou la Martinique, où le déploiement de la fibre a commencé à peu près en même temps.

Le second critère, ce sont les câbles sous-marin, qui relient la Guyane à l’internet mondial. Orange est en train de poser un second câble, qui sera normalement opérationnel l’année prochaine. En attendant, un seul câble sous-marin relie la Guyane à l’Internet mondial. Ca n’est pas beaucoup un câble. Juste par comparaison, la Guadeloupe est reliée à Internet par deux câbles, et la Martinique par 3. Le câble qui relie en ce moment la Guyane à Internet est America II qui relie Fortaleza au Brésil et la Floride et dessert entretemps les Antilles et Porto Rico, avec une déviation vers le Venezuela.

Ca ne paraît pas grand chose cette histoire de câble, mais c’est essentiel. C’est essentiel aujourd’hui pour être relié au monde dans des conditions à peu près correctes. Mais ça a été essentiel bien avant Internet. Récemment, je lisais un papier tout à fait intéressant sur le rôle joué par le télégraphe dans la constitution de l’empire britannique. Entre 1866 et la Première Guerre Mondiale, l’Angleterre a câblé le monde pour diriger son empire à distance (en 1914, 75% des câbles sous-marins, étaient britanniques, ce qui leur fournissait un avantage considérable. On raconte même que le premier acte de guerre de la marine anglaise en 1914 fut de tirer sur un navire marchand allemand au large de Melbourne en Australie. Les Allemands ne savaient pas que la guerre avait commencé…). Mais surtout, le télégraphe a permis la centralisation des décisions et une moindre dépendances vis-à-vis des potentats locaux, qui ne pouvaient plus arguer des délais de communications. Mais déjà, les câbles posaient des questions géostratégiques, parce qu’ils empruntaient pour relier Londres et l’Inde, des zones ennemies (l’Allemagne ou la Russie, par exemple), ainsi, 3 câbles différents, suivant des chemins différents, joignaient l’Angleterre à l’Inde. Où l’on mesurait déjà, donc, l’importance d’un territoire au nombre de câbles qui le mettait en relation avec le centre de l'Empire. Mais au-delà de la nécessité impériale du câble sous-marin, au-delà de sa nécessité communicationnelle, économique ou sociale, il y a une nécessité presque métaphysique du câble sous-marin, qui a été magnifiquement exprimée par Rudyard Kipling (qui s’y connaissait en rapport entre empires et métaphysiques) dans un poème que j’ai pris plaisir à traduire pour vous pendant toute la nuit dernière, et que je vais lire maintenant, dans sa totalité (ne vous inquiétez pas, c’est à peine plus long que la “Légende des Siècles”) :

Les câbles de la mer profonde

“Les épaves se dissolvent au-dessus de nous, leur poussière tombe de loin

Jusque dans l'obscurité, l'obscurité totale, où vivent les serpents de mer aveugles et blancs. Il n'y a pas de bruit, pas d'écho de bruit, dans les déserts des profondeurs,

Sur les longues plaines plates d’un gris suintant où se glissent les câbles recouverts de coquilles.

Ici dans l'utérus du monde - ici sur les nervures de la terre

Des mots, des mots d’hommes, scintillent, flottent et battent -

Avertissement, douleur et profit, salutation et gaieté -

Car une Puissance trouble le Tout qui n'a ni voix ni pieds.

Ils ont réveillé les choses intemporelles; Ils ont tué leur père le temps;

Joignant les mains dans l'obscurité, coalition des derniers rayons du soleil.

Silence! Aujourd’hui, les hommes parlent dans les ordures de la dernière vase,

Et une nouvelle Parole circule : chuchotant "Soyons un!""

C’était un temps, donc, où l’on pensait que des câbles uniraient le monde.

Chroniques

8H45
4 min

Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Mardi 28 mars 2017
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