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Capture d'écran de la vidéo de Michel Onfray

Michel Onfray ou le mal qu'Internet peut faire à l'intellectuel

4 min
À retrouver dans l'émission

Quand la vidéo en ligne tourne à la caricature.

Capture d'écran de la vidéo de Michel Onfray
Capture d'écran de la vidéo de Michel Onfray

La dernière fois que Michel Onfray est venu dans les Matins de France Culture, j’avais avancé une théorie pas très sympathique. Revenant sur l’usage que le philosophe avait fait de son compte Twitter - plein d’avis de comptoir sur l’actualité, de blagues un peu graveleuses, et de raccourcis très hâtifs -, j’avais évoqué la possibilité qu’il avait été piégé par le médium qu’est Twitter : sa rapidité, la difficulté de Twitter à intégrer la nuance ou la complexité, le fait que le succès d’un propos tienne à des caractéristiques pas toujours compatible avec la pensée (pas toujours mais parfois, certains inventent cette compatibilité). Bon, Michel Onfray n’avait pas apprécié, avait été un peu dur en retour (c’est de bonne guerre) et s’était défendu en expliquant que lui ne bénéficiait pas de tribune dans la presse et que Twitter avait été un moyen de prendre la parole, de s’adresser quand il voulait, et directement, à une audience. D’accord. De toute façon, il avait quitté Twitter et avait ouvert une chaîne de vidéos en ligne.

Concomitamment à la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle, Michel Onfray a mis en ligne en vidéo intitulée “Les loups sont entrés dans Paris”, qui tourne beaucoup dans les réseaux, mais qui, après visionnage, relance ma question : la vie intellectuelle ne prend-elle pas un risque à se soumettre à un médium ?

Sur le fond, l’argumentaire que Michel Onfray développe dans cette vidéo est parfaitement audible (il n’est pas le seul à le développer) : Emmanuel Macron a été le candidat du “système” et il a bénéficié pendant sa campagne du soutien d’acteurs puissants du capitalisme français et d’une partie de la presse. C’est indéniable. Et c’est un problème, en tout cas un signe à la fois de ce que propose Emmanuel Macron et de la manière dont fonctionne la vie démocratique française.

Monologue face caméra

Ce qui est plus étonnant, c’est la manière dont le philosophe s’y prend pour développer son point de vue. Dans un monologue face caméra sur fond noir, il a recours à de grandes entités floues “le capital”, “le système”, la “presse dominante”, de “dispositif”, de “machine de guerre”. Il crée des liens de causalité, là où, en l’attente de preuves, il n’y a que des corrélations, il met en rapport des détails et des grands mouvements. Son propos est émaillé d’expression comme “étonnant, non ?” “comme c’est étrange...”, “on n’en saura rien”... Au final, cet exposé d’une quinzaine de minutes ressemble à une grande théorie du complot où tout est lié, tout s’explique, tout est le produit d’intentions cachées, tous les politiques ne sont que “des poupées gonflables du capital”. Bien sûr, Michel Onfray n’est pas un imbécile, et il démine d’emblée la critique de complotisme que l’on pourrait adresser à son propos avec une phrase extraordinaire “ Qu’on y prenne gare, dit-il, celui qui stigmatise le complotiste a la plupart du temps intérêt à cacher le fait qu’il fonctionne comme une pièce majeur dans cet appareil.” Et voilà, si l’on trouve un caractère complotiste à son propos, c’est qu’on fait partie du complot (en tout cas, je serais ravi d’être pour une fois la pièce majeure de quelque chose).

Avant d’être publié, le texte que lit Michel Onfray face à la caméra est un contenu vidéo diffusé sur Internet avec ses caractéristiques propres : l’énonciateur y soliloque sans public physique (un public qui pourrait par exemple froncer le sourcil), sans contradiction, sans filtre, trop vite pour que celui qui entende prenne de la distance avec le propos, soumis à aucune autre exigence épistémologique ou déontologique que celle qu’il pourrait se donner à lui-même. Car une vidéo Internet n’a pas d’éditeur, pas de relecteur, n’est pas émise depuis une université ou un lieu quelconque. Ça parle depuis nulle part une vidéo. Ça a ses beautés, mais c’est dangereux.

Subir le médium

Ce qui est passionnant dans cette histoire, c’est la manière dont le médium qui véhicule une pensée lui imprime nécessairement une forme. Le livre a formaté la pensée, c’est évident, et largement documenté. Quand au début des années 1970, les Nouveaux Philosophes sont apparus, il leur a beaucoup été reproché - à juste titre - de se couler dans le moule télévisuel.

Internet est peut-être aussi en train de donner une forme à la vie intellectuelle. Mais ça ne va pas sans accident, et là, l’accident semble avoir eu lieu. L’ironie de l’Histoire, c’est que Michel Onfray a été un critique farouche des Nouveaux Philosophes, pour le fond de leur pensée et la forme caricaturale que la télévision lui a donné. 40 ans après, lui-même semble subir le médium qui transporte sa pensée. Il y a une certaine cruauté à regarder cette vidéo. Car Internet recèle depuis quelques années nombre de Youtubeurs (parmi lesquels Usul ou Osons Causer, mais il y en a d’autres) qui mettent en ligne des vidéos exigeantes, critiques, et qui politiquement ne sont pas loin de ce que défend Michel Onfray. Mais leur maîtrise de la grammaire numérique, la distance qu’ils instaurent avec leur propos (qui passe par le ton, l’humour), la réflexivité sur les conditions de réception de leur propos (qui n’ont rien à voir avec la manière dont un livre est lu, dont est regardé une émission de télévision), les prémunissent contre ce qui fait l’inquiétante étrangeté de la vidéo de Michel Onfray : l’impression d’une caricature qui, au final, dessert une cause qui a sa noblesse.

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