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Des câbles de fibre optique

On ne comprend pas tout à Internet, mais est-ce si grave ?

4 min
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L'installation de la fibre optique est une aventure compliquée, mais il y a tant de choses aussi compliquées.

Des câbles de fibre optique
Des câbles de fibre optique Crédits : ABO / Science Photo Library - AFP

Il y a quelques jours, je suis tombé sur un post de blog tout à fait passionnant. Quelqu’un de manifestement assez bon en informatique racontait son raccordement à la fibre optique. Je vous vois venir… “le récit d’un raccordement à la fibre optique, ce n’est pas la chose la plus palpitante du monde… quand même, comparé à Achab chassant Moby Dick ou la vengeance du comte de Monte Cristo, on est tombé bien bas…” Sauf que quiconque a fait raccorder son logement à la fibre optique sait qu’il s’agit d’une aventure qui vous mène dans la cave de votre immeuble, à la recherche d’une boîte dont personne ne sait où elle se trouve, qu’elle sera derrière une porte dont personne n’a la clé etc…. C’est vrai que ça ressemble plus à Fort Boyard qu’à Dumas ou Melville, mais on a les frissons qu’on peut. Mais ce n’est pas tous les jours que quelqu’un d’assez expert - et qui ne défend pas d’intérêt - prenne le temps d’expliquer cet événement quotidien qu’est un raccordement à la fibre optique.

Que raconte ce post de blog ? Il raconte les écarts entre le déploiement tel qu’il est présenté dans les dépliants, et la réalité. Et cet écart a des causes multiples. La première est que quand vous choisissez un opérateur (Orange ou SFR par exemple) pour tirer le câble de fibre depuis l’immeuble jusqu’à votre logement, il fait appel à des prestataires qui ont 3 heures pour faire le travail, et qui n’ont pas les bonnes indications (en l’occurrence, l’emplacement de la boîte n’est pas le bon, les numéros de câbles sont erronées). Un autre problème est que la société qui a fait ce qu’on appelle la câblage vertical - c’est-à-dire tirer le câble de fibre optique depuis la rue jusqu’à l’immeuble (en l’occurrence SFR) - n’est pas la même que l’opérateur choisi (Orange) - et que ces deux sociétés non seulement n’utilisent pas la même nomenclature, mais en plus prennent un malin plaisir à pourrir la concurrence en lui fournissant des données approximatives. Et puis, il y a d’autres aléas matériels, par exemple, le risque que le câble qui soit cassé (les câbles de fibre optique sont beaucoup plus fragiles que les câbles de cuivre de l’ADSL). Au final, ce post de blog fournit un récit plein de suspens.

Mais il demeure un problème : malgré toute la pédagogie dont fait preuve son auteur, on ne comprend pas tout. Non que ce ne soit pas bien expliqué, mais il y a dans cette enchevêtrements de réseaux, dans la multiplicité des acteurs (opérateur d’immeuble, opérateur commercial, sous-traitant……), dans la technologie elle-même (avec ses routeurs, ses boîtiers d’interconnexion, ses prises terminales, ses câbles surnuméraires etc.), il y a dans tout ça une complexité qui est assez déprimante. Même pour moi suis quand même payé pour comprendre ça.

Et j’avoue que cette lecture m’a d’abord plongé dans un grand doute. “Eh bien voilà me suis-dit…. Des années que je lis des livres et des articles sur Internet et le numérique. Des années que j’interroge des gens, que j’assiste à des conférences et des colloques, et je suis incapable de tout comprendre à un acte technique aussi anodin que le raccordement d’un logement à la fibre optique… Non mais quel désespoir… Quelle continuelle blessure narcissique que d’être mis face aussi souvent à mes inaptitudes… Si seulement mon objet pouvait être plus simple, ou en tout cas plus à ma portée….” Voilà dans quelle remise en question j’en étais après la lecture de ce post quand je suis passé pour la 500ème fois devant le chantier qui est près de chez moi.

Près de chez moi, à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, on construit un métro, plus exactement le prolongement de la ligne 12, anciennement “Mairie d’Issy- porte de la Chapelle” qui s’arrêtera bientôt à la mairie d’Aubervilliers. Ce chantier, cela fait des années qu’il dure, et comme il suit une des avenues centrales de la ville, c’est un chantier à ciel ouvert, dont au quotidien, les habitants de la ville suivent l’évolution en se collant aux grillages et en regardant depuis des années les machines les plus incroyables creuser, excaver, broyer, couler, soulever, transporter, cimenter…. Or, depuis des années que je me colle au grille pour regarder ce chantier, je me fais cette remarque : je n’y comprends rien. Je ne comprends pas du tout ce qui se passe. Pourquoi soudain, un fossé est creusé, pourquoi un matin, il est recouvert. Pourquoi une structure de béton apparaît un jour et disparaît un autre. Je ne comprends pas à quoi servent ces pièces de fer transportées par des grues. Je ne comprends pas pourquoi on commence par là, par ça. Je n’y comprends rien, et cela me rassure. Cela me rassure parce que je me dis qu’après tout, je comprends peut-être mieux le numérique que je ne comprends plein d’autres choses, pourtant beaucoup plus anciennes : la construction d’un métro, mais aussi comment un bourgeon devient une fleur ou pourquoi tel être humain prend telle direction et pas telle autre. Presque soulagé, je suis retourné moins intimidé à la lecture de ma littérature numérique. Ce fut un bon moment.

Chroniques

8H45
5 min

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Le Journal de la culture : Jeudi 6 avril 2017
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