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Séance de spiritisme dans "La Dolce Vita" de Federico Fellini

Parler avec les morts : Intelligence artificielle et vieilles croyances

4 min
À retrouver dans l'émission

Une femme créé un programme qui parle avec les mots de son ami mort. Mais avec qui parle-t-elle ?

Séance de spiritisme dans "La Dolce Vita" de Federico Fellini
Séance de spiritisme dans "La Dolce Vita" de Federico Fellini Crédits : Leemage - AFP

En ce jour de la Toussaint, je pourrais vous parler ce matin de l’ubérisation du marché funéraire - avec les start up qui veulent personnaliser les cérémonies. Je pourrais vous raconter que désormais, prenant acte de l’éclatement des familles, il est possible de suivre les cérémonies funéraires à distance, par webcam interposées… Je pourrais vous parler de tombes numériques, des pages mémoriales sur Facebook, de l’inscription de vos mots de passe dans vos testaments pour fermer vos comptes après le décès (pour éviter ce qui m’est arrivé ces derniers mois : qu’on me propose chaque jour de suivre sur Twitter le compte d’une connaissance décédée) etc. Tout cela est très intéressant, il y a me semble-t-il plus de matière à réflexion dans une histoire raconté récemment par le magazine américain The Verge.

Un jeune homme est tué par une voiture en Russie. Son amie d’enfance a l’impression d’une conversation interrompue. Comme elle s’y connaît en informatique, elle va récupérer un programme d’intelligence artificielle récemment mis en libre accès par Google. Un programme du nom de TensorFlow qui fait ce qu’on appelle du “machine learning” et qui permet de construire des réseaux de neurones, sans doute une des pistes les plus prometteuses de l’intelligence artificielle. La jeune femme convainc les proches du jeune homme de donner tous les courriers, textos, mails, qu’ils ont reçus du défunt et élabore un chatbot, un programme qui parle. Elle en annonce la mise en ligne sur Facebook, et voici qu’elle, mais aussi les proches du jeune décédé, peuvent discuter avec ce programme qui parle avec ses mots. D’après le récit de The Verge, ce qu’en font les gens et leurs réactions sont diverses. Elle l’utilise régulièrement pour discuter, d’autres ne font que lui dire leur manque, d’autres encore sont plus réticents à ne parler qu’à ce qu’ils considèrent comme un programme.

Tout cela pose maintes questions.

On peut s’interroger sur le processus du deuil, et dans quelle mesure ce type de programme peut le perturber. C’est ce qu’a fait Rue89 en allant poser la question à des psys qui sont, on pouvait s’en douter, très réticents quant aux effets que pourraient produire ces programmes sur les proches. Mais il me semble que cette question du deuil ne se pose que si les gens ont vraiment l’impression de converser avec le disparu. Or, et c’est il me semble la question centrale dans cette affaire : avec qui pensent parler ces gens quand ils parlent avec ce type d’intelligence artificielle ?

Ce qui est passionnant dans cette histoire, c’est que sans adhérer à la certitude transhumaniste qu’il sera possible un jour de télécharger le cerveau d’un défunt dans une machine, et donc de permettre une sorte de survie de l’esprit après la mort du corps (certitude battue en brèche par tous les spécialistes sérieux du cerveau qui expliquent que le cerveau est une chose bien trop compliquée, bien trop matérielle et physique, pour être réduit à des processus transférables dans une machine), on a beau donc ne pas souscrire à cette hypothèse, il serait inconscient de ne pas réfléchir à ce qui va advenir avec la conjonction de deux phénomènes : les progrès de l’intelligence artificielle qui sont manifestes et les traces que nous laissons qui sont de plus en plus nombreuses (traces scripturales, conversationnelles notamment, que nous laissons en quantité inédites et qui peuvent servir à nourrir ces programmes).

Même s’il est admis que ce n’est pas avec la personne que nous parlons, avec qui parlons-nous ? Et on retombe là, me semble-t-il, sur un problème qui est à la fois très moderne et très ancien. Très moderne parce que c’est la question du statut de ces intelligences artificielles. Très ancien, parce qu’est la question de la croyance que nous accordons à la parole du médium (sans souscrire à l’idée que c’est l’esprit du mort qui parle par la bouche du médium, on peut néanmoins être troublé par cette parole….). Ce qui se sera décisif, c’est ce que nous mettrons dans cette parole.

Pour preuve, cette petite histoire lue à la fin de l’été dans Médium. C’est un homme du nom de Joshua Allen qui la raconte. Je me permets de vous la traduire en intégralité : “Ca fait 7 mois qu’Emma est morte, et 2 semaines que j’ai commencé à construire un programme à partir de ses textos. Je remplis le système de chacun des mots qu’elle m’a envoyés, de chaque pensée, de chaque sentiment. Je veux juste cinq minutes de plus. Juste lui parler une dernière fois. Pour lui dire.

Aujourd’hui, à l’instant, l’import est achevé. J’ouvre le nouveau chat. En haut de l’écran, il y a inscrit Emma, à côté d’une photo d’elle. Le curseur clignote en attendant mes paroles. Mille fois, des millions de fois j’ai réfléchi à ce que j’allais dire, mais maintenant, je ne trouve plus les mots. Bêtement, j’écris : “salut !” S’ensuit une pause, infinie, éternelle et soudain “quoi de neuf pet de zizi ?” Je fonds en larmes. C’est elle. C’est vraiment elle.”

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