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La fonction de rafraîchissement d'une page

Penelopegate : Internet favorise-t-il les obsessions ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Où le rafraîchissement compulsif est un signe inquiétant.

La fonction de rafraîchissement d'une page
La fonction de rafraîchissement d'une page

Je dois confesser avoir développé un comportement obsessionnel à l’égard de ce qu’il convient désormais d’appeler le “Penelopegate”. Tout savoir, tout entendre, tout lire dès la publication, telle est ma vie depuis une dizaine de jours. C’est épuisant. Et cela fait surgir plusieurs questions.

Pourquoi cette affaire, plutôt que n’importe quelle autre ? Disons qu’au-delà de ses pans judiciaires, politiques - et même moraux -, je crois y trouver le même goût obsédant que pour une bonne série ou un bon roman : une chronicité subtile, faite d’accélérations et de ralentis, de flashback et d’anticipation. Mais surtout il y a ce qui est au coeur du roman ou de la série, ce mélange du médiocre et du grandiose, du destin national et du détail trivial - puisqu’une élection présidentielle pourrait se jouer sur un badge ou une boîte mail. Le tout interrogeant les ressorts les plus profonds de l’âme humaine. Bref, oui, il y a de raisons pour développer à l’égard du Penelopegate un goût vivace, mais de là à ce que ça devienne un obsession, comme ça l’est devenu pour moi, il devrait y avoir un fossé….

Et c’est là qu’intervient une seconde question - un peu plus proche du sujet dont je suis censé vous parler - est-ce qu’Internet ne favorise pas les comportements obsessionnels ? Parce qu’au-delà de ce cas d’espèce, j’ai remarqué ces dernières années que je développais des obsessions temporaires, et qu’elles se matérialisaient dans des usages et des comportements numériques que j’ai fini par identifier. L’informatique fournit tout un tas de fonctionnalités qui me permettent de me vautrer dans ma fascination : les alertes dans les moteurs de recherches, des agrégateurs de contenu où l’on peut sélectionner ses thèmes par mot-clé, les hashtags ou topics sur Twitter. Grâce à tous ces outils, il est permis de ne rien rater, ou presque, de ce qui concerne l’objet de son obsession, tout arrive sans que nous n’ayons rien à faire. Transposé dans monde pré-Internet, c’est un peu comme si, chaque fois que cet objet était mentionné quelque part, votre télé ou votre radio s’allumait, la coupure de presse vous arrivait, la conversation vous était rapportée, la blague soufflée à l’oreille, sans que vous n’ayez à bouger. Mais quand même, il y a un geste que l’on peut faire en plus et qui symbolise plus que tout autre l’état inquiétant de l’obsessionnel numérique, c’est le rafraîchissement de la page. Rafraîchir une page, c’est en demander la dernière version à la source - il y a divers moyens, mais peu importe. Quand vous en venez à rafraîchir votre page toutes les trois secondes - que ce soit votre fil d’actualité Facebook ou Twitter ou votre boite mail, c’est que quelque chose ne tourne pas rond. L’équivalent pré-Internet, c’est l’attente désespérée du facteur, sauf que le facteur venait une fois par jour, là où, sur Internet, une information peut vous arriver chaque milliseconde - imaginez un peu un roman de Jane Austen où l’héroïne en attente d’une missive amoureuse aurait passé sa journée à faire des sprints entre son fauteuil et sa boite aux lettres, tout de suite, ce serait moins élégant). Moi, depuis 10 jours, je fais ça avec Penelope, je rafraîchis comme un malade. Mais le problème est que je n’ai pas trouvé de travaux scientifiques sérieux qui pourraient valider ou invalider mon hypothèse qu’Internet pourrait y être pour quelque chose dans le développement de mes petites obsessions. L’hypothèse que mon hypothèse soit foireuse est donc envisageable.

Et j’en suis réduit à trouver des justifications autre qu’Internet à ce comportement qui heurte mes proches (au dîner hier, j’ai essayé d’expliquer le Penelopegate à mes enfants au milieu des crêpes de la Chandeleur, j’y ai mis beaucoup de passion. Ils me regardaient avec des yeux ronds - la confiture dégoulinant des crêpes qui s’écoulait sur pyjama, puis ils ont fini par me dire “mais Papa, pourquoi tu t’énerves comme ça ?”). D’habitude, dès qu’il y a Internet dans le coup, j’ai toujours des excuse professionnelles : je regarde des webcams coquines, c’est pour le boulot, des ados Youtubeurs avec ma fille, c’est pour le boulot, les compilations de dragsters avec mon fils, c’est pour le boulot. Mais si je regarde tout sur Penelope Fillon, c’est pour quoi ? Pour rien. Ou alors pour cette chronique. Mais cette chronique, c’est rien. D’ailleurs, ma vie, c’est rien.

Chroniques
8H45
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Le Journal de la culture
Le Journal de la culture : Vendredi 3 février 2017
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