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Photoshop "grande étape de l'Histoire de l'art" ?

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Un musée en carton, un homme de la Renaissance qui louche et Photoshop.

Cette année, les rencontres photographiques d’Arles présentent une pièce étonnante. Pour la voir, il faut aller tout au bout des Ateliers, cette succession d’anciens bâtiments industriels transformés en salles d’exposition. Et là, tout au bout, on arrive à une installation intitutlée le “Musée carton”.

On entre une sorte de petit labyrinthe en carton de quelques dizaines de mètres carrés, contenant un foutoir d’affiches, de sculptures brinquebalantes, de peintures dégoulinantes, d’écrans diffusant des vidéos étranges. C’est l’oeuvre d’un jeune artiste suisse du nom de Augustin Rebetez, qui a décidé de refaire dans son musée une histoire de l’art à sa manière. Et il faut quelques instants pour comprendre que tout ce qu’on voit fait référence, d’une manière ou d’une autre, à des artistes, à des pièces connues de l’art helvétique, mais pas seulement (on peut également y imprimer son Picasso). Lors de la visite que j’y ai fait en juillet, je me régalais de tout ça quand soudain, sur un mur, au milieu de mille autres choses pas facilement interprétables, mon regard a été accroché par une feuille de papier blanc sur laquelle il était simplement écrit quelque chose comme : “les grandes étapes de l’Histoire de l’art”. Manifestement, d’après Augustin Rebetez, il n’y en pas beaucoup de grandes étapes dans l’Histoire de l’art, 5 ou 6. Mais plus surprenant encore, après l’invention de la perspective, on trouve “l’invention de Photoshop”. Sur le moment, ça m’a fait rire. Mettre au même niveau l’invention de la perspective qui est, non seulement une étape essentielle de l’Histoire de l’art, mais sans doute aussi un rupture de paradigme anthropologique, et l’invention de Photoshop, qui n’est quand même qu’un logiciel de retouche de photo, c’est assez drôle. J’ai souri, puis j’ai oublié tout ça.

Jusqu’à ce que, un peu plus tard dans l’été, je visite un château au fin fond de l’Ecosse. Comme souvent dans ces demeures hautement aristocratiques, les murs de l’escalier principal étaient tapissés de tableaux représentant les membres les plus éminents de la famille. A une place de choix, au milieu de comtesses raides et de comtes rougeauds, était représenté un homme de la Renaissance de bonne allure, aux vêtements riches, au port digne, mais... il louchait terriblement. Pas un strabisme gracieux, qui confère au regard une charmante étrangeté, non, mais une bon vieux strabisme qui fait rire les enfants. Ce qui m’a empli d’empathie pour cet homme sans doute très honorable qu’un peintre rigoureux avait figé ainsi pour des siècles. “Comment a-t-il pu laisser faire ça, me suis-je dit ? Comment ses proches, sa descendants, ont-ils fait pour accrocher ce tableau ?” Mais immédiatement, j’ai repensé à Photoshop. Parce que dans ma réaction face à ce tableau, il y avait peut-être un effet direct de Photoshop : l’attente de la retouche. Bien sûr, Photoshop n’a pas inventé la retouche, ni la rectification du réel, mais le logiciel a systématisé un soupçon qui donne lieu à des polémiques récurrentes touchant aussi bien l’actualité la plus grave que la cellulite de Beyoncé. Faut-il s’en affliger ? C’est évidemment la question qui se pose… Eh bien pas du tout, selon l’historien de la photo André Gunthert, qui y voit bien une “rupture majeure”, mais surtout une rupture salutaire qui a permis de mettre fin “à la dangereuse illusion de l’objectivité photographique.” Le chercheur validait donc l’intuition de l’artiste. Ce qui est drôle, c’est que près de 26 ans après l’invention de Photoshop, nous autres spectateurs doutons encore de ses effets que nous ressentons pourtant. C’est peut-être ça une “grande étape de l’histoire de l’art”.

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