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Capture d'écran de l'Abécédaire de Gilles Deleuze

Pour un Manifeste du Parti Informatiste

6 min
À retrouver dans l'émission

Proposition pour reconstruire la gauche avec les technologies et Gilles Deleuze

Capture d'écran de l'Abécédaire de Gilles Deleuze
Capture d'écran de l'Abécédaire de Gilles Deleuze

Quand on ne sait plus sur quels fondements reconstruire la gauche - ce n’est pas la première fois que ça arrive - il y a désormais une solution commode : tapez “gauche””Deleuze” et “abécédaire” dans n’importe quel moteur de recherche. Vous tomberez sur un extrait de l’Abécédaire que le philosophe Gilles Deleuze avait développé pour Claire Parnet et Pierre-André Boutang quelques années avant de mourir. Je sais qu’il y a eu au cours de l’Histoire quelques définitions concurrentes à celle donnée par Gilles Deleuze, mais elles se trouvent moins facilement dans YouTube. Donc vous tapez et vous écoutez.

Que dit Deleuze ? Qu’il y a deux manières de définir la gauche.

D’abord, c’est une “affaire de perception”, explique-t-il. La perception pas de droite, c’est partir de soi, puis considérer ensuite la rue, la ville, le pays, et élargir, mais à partir de soi. Etre de gauche, c’est l’inverse, c’est percevoir d’abord le monde, puis le continent, puis le pays, jusqu’à soi. Etre gauche, c’est d’abord “voir à l’horizon”. Et donc sentir que les problèmes à régler sont d’abord les problèmes du monde (dans lesquels on pourrait mettre, non seulement les problèmes de pays lointains auxquels pense Deleuze, mais aussi les problèmes du monde, qui affectent tout le monde, comme les questions écologiques). Percevoir donc que “les agencements sont mondiaux”.

Ensuite, être de gauche, c’est “ne pas cesser de devenir minoritaire”. Etre de gauche c’est donc ne pas se reconnaître dans l’étalon de la majorité ici en France qu’est l’homme blanc urbain, mais dans les minorités : les femmes, les jeunes, les non-blancs, les homosexuels. La gauche “c’est l’ensemble des devenirs minoritaires”.

Bon ok. Alors maintenant, comment on fait avec la technologie pour remplir ce programme ? Première chose à noter. Les technologies contemporaines ont tout pour être de bons adjuvents. Ainsi, qu’être de gauche soit d’abord affaire de perception tombe assez bien à un moment où on développe des outils qui affectent directement les perceptions - à commencer par la réalité virtuelle. Et de fait, on commence à voir de gens qui cherchent à créer des perceptions de cet ordre (pouvoir expérimenter, depuis chez moi, ce que c’est que de vivre dans un pays en guerre). Mais on pourrait imaginer des programmes qui permettraient de “voir à l’horizon”, qui mettent en scène de manière perceptive les agencements mondiaux, et notamment de la nature. De la même manière, quelle technologie pourrait mieux nous aider qu’Internet à sentir que ce qui se passe à l’autre bout du monde est plus important pour moi que ce qui se passe dans ma rue ? Et parfois, c’est le cas d’ailleurs, on le sent quand les réseaux nous rapprochent soudain de ce qui s’est passé très loin, quand nous nous mettons à regarder dans Google Street Map les immeubles pourris du Bangladesh où sont fabriqués les vêtements que nous allons nous acheter sans nous en soucier dans le magasin du coin de notre rue. De même pour le devenir minoritaire, la technologie pourrait nous aider. Non seulement, parce que les réseaux reconfigurant la question identitaire, ils pourraient permettre d’expérimenter le devenir minoritaire (souvenez-vous de cette histoire étrange de cet homme américain qui se faisait passer pour une lesbienne opprimée en Syrie). Mais au-delà, on pourrait aussi travailler l’algorithmie informationnelle pour ordonner différemment l’information qui nous arrive, et même, on pourrait travailler l’algorithmie du vote (car, comme le rappelle souvent Dominique Cardon, le système électif est un algorithme, et on pourrait créer une autre algorithmie du vote qui permette de transformer l’ensemble des devenirs minoritaires en une majorité comptable nécessaire au fonctionnement de la démocratie). Bref. Tout est là.

Alors, évidemment, la question est : pourquoi ces possibilités ne sont-elles pas pleinement réalisées ? Et pourquoi a-t-on l‘impression que c’est même l’inverse qui se se passe (cf. l’élection de Trump) ? Deux hypothèses. La première: c’est que les gens ne veulent pas être de gauche. C’est une hypothèse qu’il faut envisager… La seconde, c’est que les technologies sont développées dans un écosystème où la politique est très secondaire (même en considérant que Mark Zuckerberg est sincère quand il dit qu’il veut que Facebook rende le monde meilleur, comment est-ce possible quand le modèle économique de Facebook, c’est la publicité ?). Ce que je propose, c’est une vaste entreprise de politisation à la base. Politiser l’informatique. Convaincre les développeurs, les ingénieurs, les mathématiciens, ce qui fabriquent les algorithmes, ceux qui les comprennent. Si l‘on considère que c’est le coeur, qu’aujourd’hui “c’est le code informatique qui fait loi”, comme dirait Lessig, eh bien on fait comme quand la gauche pensait que son coeur était dans la classe ouvrière : on va se mettre debout sur un tonneau à la sortie de Microsoft, on écrit le Manifeste du Parti informatiste et on fait ce que la gauche a toujours fait : créer un savoir et le transmettre.

Chroniques

8H45
5 min

Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Jeudi 1 juin 2017
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