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Un compte Twitter, au hasard

Pourquoi cesse-t-on de suivre quelqu'un sur Twitter ?

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Se désabonner d'un compte Twitter n'est pas un geste anodin. Quelques pistes de compréhension.

Un compte Twitter, au hasard
Un compte Twitter, au hasard Crédits : Jaap Arriens / NurPhoto - AFP

Je suis très content que Laurent Bouvet soit ce matin l'invité des Matins parce qu'il fait partie des rares personnes qu’un jour j’ai décidé de ne plus suivre sur Twitter. Or cette décision n’est sans doute pas anodine. Permettez que nous y réfléchissions ensemble.

On pourrait croire qu’on se désabonne d’un compte par désaccord politique. Ca pourrait être le cas ici. Mais ça n’est pas une raison suffisante, puisque je continue de suivre l’Ayatollah Khamenei, par exemple, et plein d’autres comptes de gens ou d’institutions, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne provoquent pas d’orgasmes ni politiques, ni intellectuels quand je les lis. Pourquoi d’ailleurs lit-on des comptes avec lesquels on est en désaccord ? Par curiosité, évidemment, pour savoir ce que pense et dit l’adversaire politique. Mais aussi parfois, il faut le confesser, par une sorte de perversité, la même qu’on a écoutant tous les jours à la radio, et très attentivement, quelqu’un qui nous agace profondément. Il y a une sorte de satisfaction paradoxale à vérifier la vivacité de son indignation. C’est une expérience bien connue de chacun d’entre nous. Par ailleurs, parmi les rares personnes dont je me sois désabonné, il y a des gens avec lesquels je suis politiquement d’accord. Ce n’est pas ça qui déclenche ce geste rare et hautement symbolique consistant à cliquer sur “ne plus suivre” de Twitter. C’est autre chose.

Je pense que ce qui motive ce geste ressortit à une forme d’intervention, à la manière dont la personne intervient dans la grande conversation de Twitter. Et, assez logiquement, chacun n’est pas heurté par les mêmes formes d’intervention. Dans mon cas, et après réflexion, je pense que ce qui motive mon désabonnement est de deux ordres. Le premier, ce sont les sempiternels blagueurs, ceux qui ont été les stars du Twitter commençant. Ce sont les gens qui, à n’importe quel propos, et surtout quand le sujet est celui qui bruisse le plus fort dans les réseaux, ont un trait d’esprit à nous livrer. Ce n’est pas que je dédaigne l’humour, mais c’est son systématisme qui, à la fois me fascine, et à la fois m’agace. J’ai l’impression de voir réfléchir la personne, de la voir se demander à chaque fois qu’il se passe quelque chose dans le monde, comment elle va pouvoir le tourner en dérision. C’est un aveu de poids que je fais ici : c’est un côté finkilekrautien. Bon, on ne peut pas dire que la blague constante soit votre genre. Je pense que vous relevez d’une autre catégorie, et elle est difficile à définir. Je me suis désabonné de votre compte à cause, je crois, de la traque presque obsessionnelle qu’il manifestait de tout ce qui pouvait selon vous ressembler de près ou de loin à du “bon sentiment” ; à cause, je crois, de cette revendication constante d’une lucidité dans laquelle j’ai eu du mal à ne pas voir, paradoxalement, une certaine noirceur venant recouvrir le moindre enthousiasme ou la moindre critique venant d’une gauche dont vous continuez par ailleurs à vous revendiquer. Je ne voudrais pas m’avancer plus avant dans l’interprétation, car on tomberait vite dans une psychologie de comptoir où j’essaierais d’interpréter les ressorts profonds de votre personne numérique, sans doute en vain. Mais disons que plus que tout, ce qui motive chez moi le désabonnement, c’est le systématisme d’une expression qui, moins de renseigner sur les soubresauts du monde, invite à s’interroger sur ceux d’une âme. Or si j’ai une passion pour les passions qui agitent l’être humain, je ne lis pas Twitter pour ça. Je préfère les romans, les films et les terrasses de café.

Ce qui est étrange, c'est qu’en se désabonnant d’un compte, on ne peut s’empêcher de ressentir comme une mauvaise conscience. Une mauvaise conscience qui ne repose absolument pas sur le fait que l’autre pourrait s’apercevoir qu’on se désabonne de son compte - je pense que vous vous foutez complètement du fait que je me sois désabonné de votre compte. Cette mauvaise conscience, elle tient je crois à la souscription à une sorte de consumérisme de la parole. C’est succomber à la facilité avec laquelle, dans les réseaux sociaux, on coupe le sifflet de quelqu’un. Un peu comme si, dans la vie physique, on pouvait d’un geste du doigt rendre silencieux l’éternel oncle relou des déjeuners de famille. Ca ne se fait pas, dans la vie. Pourquoi se l’autoriserait-on sur Twitter ? On ne s’aime pas quand on souscrit à cette particularité de l’Internet de résoudre une question morale avec une fonctionnalité technique.

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