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Le tableau de Pieter de Hooch (au Rijksmuseum d'Amsterdam)

Pourquoi cet homme tient un téléphone dans sa main

4 min
À retrouver dans l'émission

Une révélation esthétique.

Le tableau de Pieter de Hooch (au Rijksmuseum d'Amsterdam)
Le tableau de Pieter de Hooch (au Rijksmuseum d'Amsterdam)

Récemment en visite au Rijksmuseum d’Amsterdam, je suis allé comme de rigueur parcourir le hall d’honneur où se trouvent quelques chefs d’oeuvres de la peinture flamande. Et là, je tombe en arrêt devant un très beau tableau. Je le regarde en détail. Il s’agit d’un intérieur d’Amsterdam, on reconnaît un canal par la fenêtre et la porte ouvertes. Sur le seuil de la porte, une petite fille tient une ficelle au bout d’un bâton ; assise près de la fenêtre, une bourgeoise hollandaise tend une main… et au premier plan, à droite du tableau, un homme est, un chapeau à la main, et il regarde son téléphone. Je lis le cartel. Le tableau est signé Pieter de Hooch, il date de 1670 et il s’intitule “Un homme tendant une lettre à une Dame” … Et là, soudain, je comprends que ce que j’ai pris pour un téléphone n’en était pas un (j’aurais pu m’en douter étant donné le contexte….) : ce que regarde l’homme, c’est la lettre qu’il va tendre à la dame, comme s’il lisait bien le nom de la destinatrice, pour s’en assurer.

Perception anachronique?

Ma première réaction a été l’effroi. “Mon dieu, me suis-je dit, suis-je aliéné au point que dans une galerie dédiée à la peinture flamande du 17ème, je trouve normal de voir un personnage qui a un portable à la main ? Mais c’est odieux… Suis-je affligé d’une perception anachronique qui projette sur tout réel le calque du contemporain ? Suis-je condamné à ne plus voir partout que des téléphones, des ordinateurs ou des écrans, même dans des tableaux du 17ème ?... Quelle horreur, quelle déformation. Nous sommes perdus….” (D'autant que je me suis aperçu depuis que Tim Cook, le patron d'Apple, avait été victime de la même illusion d'optique).

Mais très vite, cette déploration quasi élégiaque a été interrompue par ce que je n’ai pas peur d’appeler une fulgurance. Non. Ce n’est pas complètement de ma faute. Si j’ai pu être trompé, c’est qu’il y a une similarité frappante de posture entre ce tableau et un autre. Et je me suis rappelé un très beau tableau du peintre Thomas Lévy-Lasne, jeune peintre dont je vous ai déjà parlé. Un des tableaux de Lévy-Lasne représente un homme d’aujourd’hui qui est debout et regarde son téléphone. Même si l’angle de vue n’est pas le même que dans le tableau de Pieter de Hooch, il y a quelque chose de très ressemblant dans les postures, un coude plié, la tête penchée sur ce que tient la main. Hasard ? Je ne pense pas. Et là, je me suis mis à regarder avec plus d’attention dans le musée les tableaux représentant des gens qui lisent ou écrivent des lettres, puis, en rentrant chez moi, j’ai fouillé un peu dans l’histoire de la peinture. Au 17ème, 18ème et même 19ème, beaucoup de tableaux représentent des personnages qui lisent des lettres, c’est frappant. Mais pourquoi ?

Lire une lettre debout

Je ne suis pas historien de l’art, mais il me semble qu’on peut avancer deux hypothèses. La première est pratique. Comme de faire lire un livre à son modèle, le peindre en train de lire une lettre est un bon moyen d’obtenir de lui qu’il bouge peu. Mais le seconde hypothèse (qui n’est pas exclusive de la première) est d’un autre ordre plus directement esthétique : autant que je puisse en juger, les personnages de la peinture qui lisent des lettres n’ont pas la même posture que ceux qui lisent des livres. D’abord, ils peuvent les lire debout, et pas simplement assis comme pour les livres. Ensuite, Il y a en eux quelque chose de plus absorbé, de plus tendu (peut-être parce qu’est plus court, plus urgent), et donc, il y a peut-être là quelque chose qui est intéressant du point de vue l’art pictural, il y a une forme de dramatisation par la simple posture physique. En ça, il y a donc quelque chose qui ressemble à notre rapport au téléphone. Autre caractéristique qui rapproche les deux situations - et en fait des situations intéressantes à représenter d’un point de vue narratif - le jeu sur le visible et l’invisible : car on voit quelqu’un regarder et réagir à quelque chose qu’on ne voit pas. Ce que lit le spectateur, c’est l’expression du visage d’un personnage qui lit ou écrit une lettre, il n’a que ça pour deviner ce qui se joue. Qu’attend cette dame de la peinture de Hooch qui tend la main pour recevoir sa lettre. Des nouvelles de sa famille ? De son mari ? De son amant ? J’ai compris pourquoi j’aimais autant regarder les visages des gens qui regardent leur téléphone. C’est le même drame qui se joue.

La dernière hypothèse qui explique la récurrence du motif de la lettre, c’est l’importance que prend la correspondance dans la vie de nos aïeux au 17ème et 18ème siècle, pour des raisons qui tiennent à la fois à une alphabétisation qui progresse mais aussi à l’essor de la poste. Or, on sait que cette place de la correspondance était aussi un problème. Beaucoup à cette époque se sont plaints d’être ensevelis sous la correspondance, de subir l’injonction qu’il y avait à la lire et à y répondre. Il est donc tout à fait possible que ce que nous regardons aujourd’hui comme une jolie chose romantique ait été autre chose. Une situation du quotidien qui ressemble fort à celle que nous vivons aujourd’hui avec nos téléphones.

Alors me suis-je dit - j’en arrive à ma révélation - il y aura un jour où cette posture si contemporaine et que certains aiment tant décrier - nous penchés sur nos téléphones, abstraits du monde - sera regardée comme nous regardons ces tableaux : un petit drame du quotidien dont on est heureux que des artistes les aient trouvés suffisamment beaux pour être représentés.

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