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Une ancienne prison d'esclaves en Gaudeloupe

Pourquoi Internet aime-t-il autant les lieux abandonnés à la nature ?

5 min
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Et si cette fascination pour les ruines manifestait une sagesse.

Une ancienne prison d'esclaves en Gaudeloupe
Une ancienne prison d'esclaves en Gaudeloupe Crédits : BRUSINI Aurélien / hemis.fr / hemis.fr / Hemis - AFP

Hier, alors que je promenais dans les réseaux, un peu fatigué je le confesse par la campagne et la conversation politique, je me suis pris à faire ce que l’on fait quand on s’ennuie dans les allées d’un forêt, j’ai bifurqué et pris les chemins de traverse. Ainsi ai-je passé un long moment à remonter le fil d’un compte Twitter qui porte le joli nom de “endroits abandonnés”. Je ne prétends pas découvrir ce compte. D’ailleurs, on ne découvre rien quand on est dans une forêt en France (je me souviens avoir été traumatisé quand j’avais appris qu’il n’existait plus de forêt naturelle en France métropolitaine). Bref, je remontais le fil et regardais ces photos de “lieux abandonnés”. Un temple en Asie recouvert par les herbes, un camion de pompier des années 1940 absorbé par la forêt, un parc d’attraction rouillé, un hôtel fantôme et vide au bord de cascades en Colombie, une église désormais au milieu d’un lac en Russie, un palace abandonné au Texas, une boite de strip-tease sous-marin ou des montagnes russes balayées par les vagues dans le New Jersey…. Ces photos sont belles parce qu’elles montrent le plus souvent une nature triomphante, l’inverse d’une nature victime des maux qu’on lui inflige. Elles montrent la nature réabsorbant les traces humaines, comme en train de se cicatriser, et j’ai compris soudain pourquoi on peut aimer les cicatrices - voire fantasmer les cicatrices comme dans “Crash” de Ballard, mis en film par Cronenberg - parce que la cicatrisation, c’est le processus le plus spectaculaire par lequel s’épanouit la puissance du vivant. Bref, je rêvais en regardant ces photos.

Puis, je me suis allé à la recherche d’autres endroits de l’Internet où l’on pouvait voir des lieux abandonnés. Et j’en ai trouvé des tas. De toutes sortes. D’autres comptes Twitter qui postent des photos de lieux abandonnés, mais aussi de simples listes de photos qu’on trouve sur des sites à clic “Top des lieux abandonnés dans Paris”, “40 lieux abandonnés, terrifiants et poétique”Tour de France des plus beaux lieux abandonnés en France“, des sites plus privés aussi, des comptes Facebook de particuliers. Pourquoi Internet recense-t-il avec une telle obstination les lieux abandonnés du monde ? Pourquoi une telle fascination ?

Bon, il est vrai que ce n’est pas Internet qui a inventé cette fascination. Les Romantiques, on le sait bien, adoraient les jardins parsemés de fausses ruines, pour ce qu’elles provoquaient en eux de déploration d’une grandeur passée. (Chaque fois que je vois une fausse ruine, je pense à cette question posée par l’écrivain Olivier Cadiot dans “Providence” : comment faut-il restaurer une fausse ruine ? Une question pas aussi anecdotique qu’il n’y paraît…). D’accord, les ruines et les lieux abandonnés fascinent depuis longtemps, mais n’y a-t-il pas quelque chose de plus profond qui relie Internet à la ruine ou l’abandon ? Et là, je me suis souvenu avoir vu il y a quelques années une exposition du jeune artiste Cyprien Gaillard. Dans une série de dessins, il insérait des bâtiments modernistes dans des gravures paysagères hollandaises du 18ème, leur donnant des airs de ruines. C’est beau, ça, des bâtiments futuristes déjà abandonnés, déjà pris par la nature, déjà d’antan, comme si notre avenir était déjà un passé. Et il y a de ça dans Internet, étrangement. Internet, ce lieu toujours de demain est plein d’endroits abandonnés : sites devenus inactifs, profils oubliés, vidéos qu’on ne peut plus lire, compte des personnes décédés. C’est impossible à évaluer quantitativement, mais à mesure qu’il vieillit - qu’il se développe, qu’il accueille une part de plus en plus importante dans nos vies - Internet se remplit de ruines numériques. Mon hypothèse est donc que cet amour des internautes pour les lieux abandonnés vaut en quelque sorte de “memento mori”, ces poèmes qu’on se disait à soi-même pour se rappeler qu’on allait mourir. Ces photos de lieux abandonnés qui pullulent dans les réseaux sont autant de vanités ; Internet manifestant là la continuité d’une sagesse antique : Internet sait que lui aussi, il mourra un jour.

Entrangement, cela m’a ramené à la campagne présidentielle. Parce que je me suis demandé si, en fin de meeting, à la place de la Marseillaise entonnée en coeur par un public galvanisé et par un candidat “shooté à l’adrénaline” (ce n’est pas moi qui l’ait dit, l’expression est de Benoît Hamon), si donc à la place de la Marseillaise, il ne serait pas bon d’entonner en fin de meeting un memento mori. Je propose donc ces quelques vers du baroque allemand Gryphius :“Que sommes-nous donc, hommes ? Demeures d’âpres maux / Balle de chance fausse, feu-follet de l’instant […] / Neige bientôt fondue et chandelle brûlée. /Cette vie fuit comme un bavardage badin.”

Chroniques

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Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Mercredi 19 avril 2017
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