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Pourquoi les liens hypertexte sont-ils bleus ? Allégorie macronienne

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À retrouver dans l'émission

Comment une petite question nous éclaire sur notre présent.

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Lien hypertexte Crédits : AFP

Bon voilà, on va enfin pouvoir parler d’autre chose. Avant que ça ne recommence pour les législatives...

Oui, mais en attendant, on va pouvoir s’intéresser à des sujets qui comptent, qui comptent vraiment, qu’on avait laissés de côté ces derniers mois alors qu’ils nous animent au quotidien. C’est pourquoi, je voudrais poser ce matin une question importante : pourquoi les liens hypertextes sont-ils bleus ? Pourquoi ces mots sur lesquels, dans le Web, on peut cliquer pour passer d’une page à l’autre sont-ils le plus souvent bleus ?

Ah, en voilà une question que vous ne vous êtes pas posée, chers auditrices et auditeurs, tout occupés que vous étiez à la politique. Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi les liens hypertextes étaient bleus, comme si c’était une loi de la nature (comme la couleur des arbres, des nuages, ou de vos yeux). Or on le sait bien, en matière technologique, il n’y a pas de loi de la nature.

Le lien hypertexte, substitution de l'espace au temps

Vous ne vous êtes sans doute posé la question alors que le lien hypertexte matérialise parfaitement ce que vous décrivez dans "Civilisation", votre dernier livre, Régis Debray : la substitution de l’espace au temps. Car un lien hypertexte est, littéralement, ce qui nous emmène ailleurs, ce qui nous déplace dans le cyberespace, ce qui nous emmène d’un lieu à l’autre. Et qui, ce faisant, substitue la surface à la profondeur, qualité du temps (on dit bien “surfer”sur Internet, et non pas “plonger’”). Or derrière cette substitution, il y a un enjeu civilisationnel que vous décrivez en détail dans votre livre, Régis Debray, et que je ne peux résumer à cause du temps scandaleusement réduit qui m’est alloué chaque matin (mais, en gros, ça n’est pas une bonne chose...).

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Alors que le lien hypertexte participe de ce que vous appelez, Régis Debray “l’accélération générale du tempo”. Car nous le parcourons si vite ce cyberespace qui vient se superposer à notre espace physique. Un clic et nous avons franchi des milliers de kilomètres à la vitesse de la lumière. Il faut que je révèle un secret, Régis Debray : à chaque fois que vous venez à France Culture et que nous bavardons 5 minutes dans le couloir, vous me dites toujours la même chose “vous parlez trop vite”. Peut-être, mais je parle tellement moins vite que le web. Je suis d’une extraordinaire lenteur par rapport à mon objet. C’en est déprimant.

Vous fustigez, Régis Debray, l’injonction au mouvement contenue dans ce “En marche” de notre président. Or qu’est-ce qui nous enjoint presque physiquement à ce mouvement dans notre vie numérique ? Le lien hypertexte.

Le lien hypertexte est parfaitement macronien

Et puis, le lien hypertexte participe à l’impression que tout est lié, que nous sommes liés ; une fausse impression que vous appelez la “bévue connective”. “Les connexions satellitaires, écrivez-vous, ne garantissent pas à elles seules le sentiment d’un destin commun, ou d’un devoir de solidarité.” Le lien hypertexte n’est-il pas l’instrument privilégié de cette fausse impression ?

Bref, si j’ai bien compris votre livre Régis Debray, le lien hypertexte est parfaitement macronien. Il me semble donc essentiel de répondre à notre question : pourquoi les liens hypertextes sont-ils bleus ?

Le bleu, choisi par défaut

Eh bien, la réponse est à première vue parfaitement inintéressante. Et donc, je vais la détailler. Elle tient aux premiers navigateurs Internet, comme Mosaïc. Dans ces navigateurs, le fond d’écran était gris, et le texte noir. Les couleurs claires n’étant pas très visibles sur un écran, il restait donc le rouge, le bleu et le vert. Or, le rouge et le vert sont détectés par les mêmes cellules de l’oeil. Et la forme la plus répandue de défaut dans la perception visuelle des couleurs consiste précisément à confondre le vert et le rouge (elle affecte 7% des hommes et 0,4% des femmes, mais ça fait au total une personne sur 25). Or, presque tout le monde distingue le bleu. C’était donc le bleu qui s’imposait. Comme il s’est imposé ensuite dans d’autres lieux de l’Internet (Facebook par exemple, Mark Zuckerberg étant daltonien).

Pour autant, cette décision de faire apparaître les liens hypertextes en bleu a-t-elle fait l’objet d’une réunion des pionniers de l’Internet, d’une décision commune ? Tim Berners-Lee, l’un des deux co-inventeurs du web dans le laboratoire du CERN au début des années 90 ne se souvient pas comment cela s’est fait. Pour lui, c’est arrivé comme ça. Par défaut. Et d’ailleurs, explique-t-il, s’il avait dû choisir, ce n’est pas le bleu qu’il aurait choisi. Le vert avait sa préférence -il l'utilisait dans ses documents de travail - “à cause de la nature.” Et voilà : que la couleur de cet outil de notre modernité - le bleu, plutôt que le vert ou le rouge, couleurs hautement symboliques politiquement - ait été choisie par défaut, n’est-ce pas là une étrange allégorie de ce qui s’est peut-être passé hier soir ?

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