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Une représentation des luddites

Pourquoi ne brise-t-on plus les machines ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Le luddisme et ses nouvelles formes.

Une représentation des luddites
Une représentation des luddites

Dans votre ouvrage, Jean-Noël Jenneney, au cours d’une discussion avec l’historienne Michèle Perrot sur les violences ouvrières, vous évoquez rapidement la question du luddisme. Depuis le soulèvement d’ouvriers du textile qui, dès le début du 19ème siècle en Angleterre, se réclamèrent d’un personnage légendaire - Ned Ludd - pour briser les machines qu’installaient les propriétaires de manufactures, on donne le nom de luddites aux mouvements qui critiquent les machines, et vont parfois jusqu’à les casser. Cette histoire est en elle-même passionnante, mais elle le redevient aujourd’hui. Elle le redevient parce que d’un côté on constante la place gigantesque que l’informatique a pris dans le travail (par l’automatisation et la robotisation notamment), mais aussi la place encore plus grande qu’elle pourrait prendre dans l’avenir avec l’intelligence artificielle ; et d’un autre côté, on constate aussi qu’on ne casse pas ces machines. Comment expliquer qu’on ne casse pas les ordinateurs et autres robots, comme les luddites ont cassé les métiers à tisser ?

Premier constat, il y eu a un ludisme qui s’est attaqué à l’ordinateur et à l’informatique. Dans un entretien passionnant qu’il avait donné à Rémi Noyon dans Rue89, l’historien François Jarrige, donnait quelques jalons de ce luddisme informatique. D’abord il y a eu des grèves “Celle des clavistes de Nice Matin en 1980 qui s’opposent au « contrôle informatique des rendements ». Celle des dactylo-codeuses de l’Insee en 1981 contre le travail sur écran et d’autres qui ont eu lieu dans les banques, les assurances, les PTT, etc.” Il y eut aussi de l’action direct contre les ordinateurs. “Aux Etats-Unis, Kirkpatrick Sale détruit un ordinateur en public, en 1995, et tente de réinventer la figure du luddisme. En France, un mystérieux groupe, le Comité liquidant ou détournant les ordinateurs (le Clodo), incendie des entreprises d’informatique, dans la région de Toulouse, entre 1980 et 1984.” Et aujourd’hui, il existe des des ressurgissements de ces mouvements : l’association “Pièce et main d’oeuvres” à Grenoble, qui dénonce l’asservissement technologique. Mais aussi en Inde par, exemple, il existe des mouvements néo-luddites dans le Tamil Nadu. En France, on peut voir un esprit néo-luddite dans les ZAD par exemple. Et certains ont pu parler de néo-luddisme au sujet des mouvements des chauffeurs Uber. Mais bon, force est de constater la disproportion entre le caractère résiduel de ces mouvements et les bouleversements que l’informatique fait porter sur le travail.

Différentes hypothèses :

  • ces mouvements ont toujours été peu soutenus par les syndicats, pour une raison parfois assez simples, qui est qu’on ne casse pas un outil de production dont le marxisme vise à la réappropriation

  • une hypothèse émise par François Jarrige lui-même : le fait que l’informatique personnelle et internet, du fait de leur histoire liée aux contre-culture, aient été porteurs d‘un idéal d’émancipation qui continue de l’animer (l’idéal qu’on retrouve aujourd’hui dans le mouvement des makers, des imprimantes 3D) et qui continue de faire écran aux phénomènes d’asservissement qui peuvent avoir lieu par ailleurs

  • une autre hypothèse tient aux particularités de cette technologie. Comme le dit très bien la chercheuse Louise Merzeau, ce qui distingue le numérique des technologies précédentes, c’est qu’il ne s’agit plus d’outils ou de médias, mais d’un milieu. Nous vivons désormais dans un milieu numérique. Pour le dire autrement : un robot installé dans une usine ressemble beaucoup à une machine à vapeur installée dans une usine textile à la fin du 19ème siècle. Mais un logiciel, mais une application qui se manipule sur le même outil que celui que nous usons pour appeler notre famille, c’est plus compliqué. Non seulement on ne saurait pas bien quoi casser, mais on peut même douter de l’utilité du bris. Du coup, pour les plus radicaux (mais les luddites étaient des radicaux), il me semble qu’à l’alternative entre se soumettre à la machine ou la casser, s’est substituée une nouvelle alternative : accepter ou quitter le milieu numérique qui est le nôtre, faire rupture avec notre monde peuplé de machines. Ca n’est pas non plus une solution complètement nouvelle, mais c’est celle qui semble s’imposer aujourd’hui. Le problème, c’est que quitter, ça a toujours des airs de défaite, c’est une décision plus individuelle (même si on peut rejoindre d’autres gens qui quittent), et ça n’est pas possible pour tout le monde.

  • la dernière hypothèse, c’est que nous nous soyons résignés. Mais celle-là, je n’ose l’envisager.

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