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Des combattants syriens regardent une carte sur leur ordinateur

Pourquoi ne coupe-t-on pas Internet à l'Etat Islamique ?

4 min
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La question est légitime. La réponse est complexe, et renvoie à la complexité du réseau.

Des combattants syriens regardent une carte sur leur ordinateur
Des combattants syriens regardent une carte sur leur ordinateur Crédits : RAMI AL-SAYED / AFP - AFP

Pourquoi ne coupe-t-on pas Internet à l'Etat Islamique ? C’est en effet une question légitime, tant l’usage d’Internet par l’Etat Islamique est intense, lui servant à la fois d’outil de diffusion de sa propagande, de moyens de recrutement, de mode de circulation des financements, de communication entre ses membres etc. Internet est central, au point qu’un chercheur américain avait dit, vous vous souvenez, que l’Etat Islamique avait ubérisé le djihad. Donc oui, il est légitime de se demander pourquoi on ne coupe pas Internet. Et d’ailleurs, en avril dernier, le secrétaire américain à la défense Ashton Carter avait déclaré : “nous allons leur enlever Internet”, une idée qui avait manifestement déjà traversé l’esprit du gouvernement irakien en 2014. Est-ce seulement possible ?

A cette question, il y a plusieurs niveaux de réponse, qui obéissent à la complexité de ce qu’est Internet, et qui sont soumis au caractère parcellaire des informations que nous possédons.

Le premier niveau consisterait à envisager l’hypothèse de couper Internet dans les zones contrôlées par l’Etat islamique. Si ces zones étaient alimentés par des infrastructures filaires (comme c’est le cas chez nous, où nous connectons essentiellement par l’ADSL ou la fibre optique), il suffirait de couper les câbles. Théoriquement, c’est possible. Le problème, c’est que les infrastructures filaires de ces zones étant en mauvais état, ou inexistantes, la connexion se fait par d’autres moyens. Une enquête du Spiegel a montré que l’Etat Islamique se connectait par satellite, en utilisant des paraboles achetées en Turquie, des systèmes légers et peu onéreux. Ces services de connexion par satellite sont fournis par des opérateurs, qui, en théorie parce qu’ils nécessitent de s’inscrire, ont une idée des lieux où se fait la connexion, et de qui se connecte. Mais dans les faits, c’est plus compliqué. Notamment parce qu’il y a bien des moyens de masquer l’utilisateur final, en utilisant la connexion de quelqu’un d’autres ou en utilisant pour se connecter des réseaux anonymisant comme Tor. Bref, couper l’accès des djihadistes dans les zones contrôlées par l’Etat Islamique semble très difficile. Avec la limite supplémentaire que les combattants de l’Etat circulent. Et que même si certaines zones n’accédaient pas au réseau, ils pourraient avoir une activité numérique dans d’autres, même a minima.

Et puis, se pose une autre question : est-ce souhaitable ? D’abord parce que dans ces zones, les combattants de Daesh ne sont pas seuls à utiliser les réseaux. Des millions de personnes vivent, communiquent (même de manière réduite, notamment parce que l’Etat islamique restreint l’usage d’internet pour les populations locales). Et il y a aussi des ONG, voire des résistants qui ont besoin aussi du réseau (il y a longtemps eu un groupe qui informait sur la situation à Raqqa depuis une page Facebook) et ces images, des informations sont nécessaires, ne serait-ce que pour maintenir un lien avec le reste du monde.

Par ailleurs, il semble que les services de renseignements des pays occidentaux ne veulent pas de cette déconnexion car la présence numérique de Daesh est aussi un des rares moyens de surveiller l’activité de l’organisation, de pouvoir repérer des lieux, des mouvements de troupe. Dans ce sens, la connexion est aussi un problème pour l’Etat Islamique, au point qu’il avait publié l’an dernier un manuel à l’usage des ses membres pour leur apprendre, par exemple, à ne pas poster des selfies qui permettent aux Américains de les localiser et de les frapper avec des drones. Il semblerait que ce soit arrivé à plusieurs reprises.

Donc “enlever Internet à l’Etat islamique” comme le proposait Ashton Carter, le couper dans une zone entière, semble aussi bien impossible que pas souhaitable.

L’autre niveau d’action, c’est celui qui consiste à limiter leur visibilité, pour limiter la propagande et le recrutement. Et ce sont les initiatives que l’on connaît mieux. Travailler de paire avec les grandes plateformes type Facebook, Twitter, ou même la messagerie Telegram pour qu’ils signalent et ferment les comptes identifiés comme reliés à l’Etat Islamique. Ca progresse (les signalements ont beaucoup augmenté, la réaction des plateformes est plus rapide), mais c’est une lutte de tous les instants. L’autre moyen, c’est d’empêcher l’internaute qui se connecte depuis la France d’accéder aux contenus mis en ligne par l’Etat islamique. C’est ce que rend possible la loi renseignement française de novembre 2015 en autorisant le blocage administratif et le déréférencement de sites provoquant ou faisant l’apologie d’actes terroristes (c’est-à-dire qu’on ne ferme pas ces sites, mais on les rend inaccessibles ou invisibles), et en établissant une surveillance de masse des communications sur le territoire.

Mais on voit le problème. Outre que l’efficacité est questionnable, cela pose des problèmes manifestes de libertés publiques. Bref, dans quelque sens qu’on prenne le problème, on est face à une aporie. S’il y a une solution, elle n’est pas là.

Chroniques

8H45
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Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Jeudi 29 septembre 2016
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