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Une école à Chicago

Quand la Silicon Valley réforme l'école

6 min
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Et y trouve son intérêt.

Une école à Chicago
Une école à Chicago Crédits : SCOTT OLSON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP - AFP

Au Texas, en Virginie, et dans d’autres Etats américains, le patron de Netflix promeut dans les écoles des algorithmes qui donnent des cours de math aux élèves. Dans plus d’une centaine d’écoles à travers les Etats-Unis, Mark Zuckerberg, le patron de Facebook teste une de ses idées : des logiciels qui permettent aux élèves d’apprendre tout seul, reléguant les enseignants au rang de tuteurs. Au dire du New York Times, le phénomène est loin d’être anecdotique, c’est une part toujours plus grande des écoles publiques américaines qui sont concernées. “En l’espace de quelques années, les géants de la technologie ont commencé à modifier la nature profonde de l’école, en utilisant les mêmes techniques que celles qui ont permis à leurs entreprises de transformer l’économie américaine.” La croyance est double : 1. les élèves gagneraient à adopter la tournure d’esprit de l’ingénieur 2. la réussite entrepreneuriale les rend légitimes pour repenser l’éducation américaine. De fait, des milliers d’élèves américains deviennent les bêta-testeurs de leurs idées.

Et le New York Times de prendre un exemple, celui d’un programme du nom de Code.org, financé notamment par Microsoft, qui s’est donné pour but de promouvoir dans les écoles l’enseignement de l’informatique. Grâce aux 60 millions de dollars mis sur la table par les donateurs, des centaines de cursus ont été créés dans tous les Etats-Unis, des dizaines de milliers d’enseignants ont été formés.

Bien sûr ces philanthropes de la tech refusent l’idée qu’ils chercheraient à influer sur les politiques éducatives. D’abord, selon eux, la vraie évolution, c’est l’entrée d’Internet dans les écoles, qui a en soi plus d’effet que leurs initiatives, et puis c’est dans la tradition américaine que des philanthropes venant de l’industrie participent au financement de programmes scolaires . Sauf qu’il y a quelque chose de nouveau. Ces initiatives sont poussés directement auprès des élèves, des professeurs et des parents, en utilisant les réseaux sociaux pour contourner l’institution scolaire. La mobilisation se fait plus vite, et par le bas. Et puis les entreprises gardent la main sur toute la chaîne : elles financent, fabriquent les logiciels, et subventionnent la formation des enseignants. Comme le dit un professeur de sciences de l’éducation de Stanford “il s’agit d’un quasi monopole sur la réforme éducative. Ce qui est très différent des générations antérieures de philanthropes.” Car cela coïncide avec une forte pression exercée par la Silicon Valley pour vendre des ordinateurs et des logiciels aux écoles, un marché qui est estimée aux alentours de 20 milliards de dollars. Le bénéfice pour ces entreprises est assez évident : déjà la moitié des élèves de primaires et de secondaires aux Etats-Unis utilisent les services de Google dans le cadre scolaire (mails, drive pour les devoirs etc.).

Autre problème : tout ça se fait sans grand contrôle. les journalistes ont même peiné à trouver des études qui se penchent sur les résultats en termes pédagogiques. Et puis les parents et les profs ne sont pas toujours bien informés de qui finance ces opérations.

Mais le plus intéressant - et sans doute le plus inquiétant - est ailleurs, dans la logique profonde des principes pédagogiques mis en oeuvre par ces entreprises. On retrouve la même idée chez Facebook et Netflix : personnaliser au maximum l’enseignement. Le logiciel financé par Netflix pour enseigner les maths fonctionne avec des algorithmes qui ont des points communs avec ceux de la plateforme : le logiciel garde trace de tous les actes de l’élève et adapte les exercices aux résultats précédents (pas pour proposer le film que vous allez aimer, mais l’exercice qui vous fera progresser). La logique est la même pour Zuckerberg, le patron de Facebook : personnaliser l'apprentissage et faire de l'enseignant un simple tuteur. C’est une logique compliquée à critiquer car après tout, elle permet de faire ce que rêverait l’école de pouvoir faire : “remettre l’élève au centre de l’école”, s’adapter au rythme de chacun, à ses aptitudes cognitives propres. Sauf que c’est aussi l’accomplissement d’une logique à l’oeuvre dans le web depuis longtemps maintenant, et dont on peut observer les résultats. L’information qui nous arrive est de plus en plus personnalisée, ce qui fait que ce nous ne voyons pas les mêmes choses, parce que l’algorithme pense savoir ce qui nous intéressera, ce dont nous avons besoin, ce que nous désirons. Un des effets, c’est la “bulle informationnelle”. Comment être certain que des apprentissages hyper-individualisés ne produisent pas un effet semblable, mais du point de cognitif ? Comment ne pas dissoudre le collectif de la classe qui certes a ses complexités mais est aussi un espace où on s’attend, où l’on s’entraide (même en trichant) ? Mais est-ce pire qu’une école qui peine à prendre en considération les particularités individuelles ? J’avoue que je ne sais pas bien comment répondre à ces questions. Mais une chose est sûre, il vaut mieux se les poser avant que d’autres y répondent pour nous.

Chroniques

8H45
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Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Jeudi 15 juin 2017
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