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Marine Le Pen à Nantes le 26 février 2017

Quand Marine Le Pen vante les mérites d'Internet

4 min
À retrouver dans l'émission

Jouer Internet contre les médias ne tient plus aujourd'hui. La preuve avec la campagne numérique de Trump.

Marine Le Pen à Nantes le 26 février 2017
Marine Le Pen à Nantes le 26 février 2017 Crédits : JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP - AFP

Au détour de son discours donné hier à Nantes, Marine Le Pen a prononcé une phrase qui mérite réflexion. Dénonçant des médias aux mains de grands patrons (elle cite nommément Pierre Bergé, un des trois actionnaires du groupe Le Monde, et Patrick Drahi, à la tête notamment de Libération et de l’Express), elle les accuse de faire outrageusement campagne pour Emmanuel Macron - donc contre le Front National (un syllogisme rapide) - dans le but de servir leurs propres intérêts. Et de terminer sa tirade en leur reprochant de chouiner sur la baisse des vente, eux qui “s’étonnent que pour s’informer le peuple, et c’est légitime, se tourne vers Internet.”

Ce propos est troublant. Troublant parce qu’à la fois absurde, et pas complètement faux. Absurde parce que la distinction ne se fait pas entre médias et Internet :les grands médias sont tous présents sur Internet et très présents. Et puis des sites d’information uniquement présents en ligne (comme Médiapart, Arrêt sur Images ou Les Jours) seraient sans doute, dans la catégorisation lepéniste, à classer dans les médias malhonnêtes. Donc quand elle parle d’Internet, Marine Le Pen ne parle sans doute pas du support ; dans son esprit, il doit bien plutôt s’agir de désigner une manière alternative de diffuser l’information, Internet en tant qu’il est un lieu où, pour tout un ensemble de raisons techniques et économiques, existent des médias qui échappent à la concentration à l’oeuvre dans les médias classiques, un lieu où on peut produire et diffuser l’information différemment, et donc, une autre information. Ce qui n’est pas faux. En France, on le sait depuis 2005 et le referendum pour la Traité constitutionnel européen où c’est en grande partie sur Internet que s’étaient diffusés l’argumentaire et la mobilisation en faveur du “non”, alors que les médias classiques menaient une campagne quasiment unanime en faveur du “oui”.

Le problème, c’est qu’en 12 ans, des gens ont appris à utiliser les ressorts techniques du numérique pour organiser des campagnes autrement plus dirigées et efficaces que le supposé biais informationnel des médias classiques et que les mobilisations populaires telle que 2005 en fut le modèle en France. Ce week-end, le quotidien britannique The Guardian a publié une enquête hyper fouillée et passionnante sur la campagne numérique de Donald Trump qui fut, on commence à le comprendre, beaucoup plus organisée que les tweets du candidat ont pu le laisser croire. A la fin de son formidable papier, la journaliste Carole Cadwalladr raconte sa discussion avec les deux directeurs de l’Unité de l’Oxford Internet Institut chargée de la propagande numérique. Ils lui racontent ce qu’ils appellent “la guerre des robots”. Ils lui montrent comment ont été créés pendant la campagne américaine des milliers de sites internet montés uniquement pour fournir juste quelques liens vers des articles pro-Trump. “Tout est fait par des gens qui comprennent la structure de l’information, expliquent les directeurs, qui achètent des noms de domaine en vrac et utilisent ensuite l’automatisation pour répandre un message particulier.” En dépensant suffisamment d’argent, en utilisant assez de gens et de robots, en les reliant de manière intelligente, “vous légitimez votre propos, ajoutent-ils, vous créez la vérité”. Ce qui inquiète particulièrement les chercheurs, ce sont les centaines de milliers de robots dormants qu’ils ont découverts, par exemple des comptes Twitter qui tweetent très rarement mais sont près à être mobilisés pour faire monter un sujet ou une fausse information. Des techniques inventées en Russie et qui s’exportent partout. Conclusion des chercheurs : “Ces formidables outils de propagande développés dans un régime autoritaire ont débarqué dans une économie de marché, avec une vide juridique total. C’est une catastrophe.” Ce qu’on est en train de découvrir, c’est que ce qui s’est passé dans les réseaux américains pendant la campagne américaine est autant la manifestation d’une colère spontanée et désordonnée d’une opinion lâchée par ses élites - qu’Internet aurait permise et captée plus fidèlement que les médias classiques - qu’une utilisation très fine, très organisée, d’un système technique à des fins de manipulations. Une véritable propagande moderne, donc. Si c’est cela l’Internet vers lequel il est légitime que le peuple se tourne - pour reprendre les propos de Marine Le Pen - il y a de quoi s’inquiéter. Jouer Internet contre les médias est non seulement malhonnête, mais dangereux. Et ce qui se joue en ce moment dans les réseaux - autour de ce qu’on appelle les “fake news” (les fausses informations) et des outils qui pourraient remédier à leur diffusion - est sans doute un enjeu majeur, non seulement pour Internet lui-même, que pour l’avenir de nos démocraties.

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