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"Quand on contemple une magnifique vue" Kim Dong-kyu d'après Caspar David Friedrich

Quand ne pas brandir son téléphone est anormal

4 min
À retrouver dans l'émission

Une histoire sans morale.

"Quand on contemple une magnifique vue" Kim Dong-kyu d'après Caspar David Friedrich
"Quand on contemple une magnifique vue" Kim Dong-kyu d'après Caspar David Friedrich Crédits : Kim Dong-kyu

Mercredi soir, Monaco recevait Saint-Etienne pour un match en retard de Ligue 1 qui, si Monaco l’emportait, pouvait lui donner le titre de champion de France. Comme un symbole, un deux buts qui ont donné la victoire à Monaco a été marqué par Kylian MBappé qui, d’une sublime feinte, a dribblé le gardien de but stéphanois, avant de tranquillement glisser le ballon dans les filets adverses. Je pourrais vous raconter pendant une heure pourquoi Kylian MBappé est, à 18 ans (il n’était pas né quand la France a gagné la Coupe du Monde en 1998), un joueur extraordinaire. Mais disons que sa vitesse calme, la clarté de sa technique, ses propos très précis et distanciés, ses origines mêlées (son père est d’origine camerounaise, sa mère d’origine algérienne, il est né à Bondy en Seine-Saint-Denis et a été appelé en équipe de France pour la première fois en mars dernier) font de lui une des raisons pour lesquelles j’aime encore le foot. Et donc, mercredi soir, avec Monaco, il est devenu champion de France.

Et là, il s’est passé une chose très étrange. Alors que, à l’issue du match, ses partenaires sortaient leurs téléphones pour filmer les festivités (L’Equipe raconte même que Benjamin Mendy en avait deux, et que quand Canal Plus a demandé à l’interviewer, il a refusé parce qu’il était en train de diffuser ses vidéos en direct dans les réseaux sociaux, ce qui est intéressant du point de vue de la nouvelle priorité communicationnelle…). Bref tous ses partenaires filmaient et prenaient des photos. Et lui, rien. Il était là, simplement, dans le stade, à se réjouir et regarder. Et cela a fait parler. Parce qu’enfin, comment expliquer que quelqu’un qui vive un des moments les plus importants de sa jeune vie ne le documente pas ? Qu’il ne prenne pas de photos, ne filme pas, ne partage pas ? Etait-ce un signe de distance, de désinvolture, de désintérêt ? Le problème avait atteint une telle ampleur qu’hier matin, dans Téléfoot, la question lui a été posée. La réponse de Kylian MBappé est d’une grande simplicité : “Je voulais contempler le stade (...). Je ne voyais pas l’utilité d’avoir mon téléphone.”

Dans tout cela, je vois tout sauf une anecdote. Ne comptez pas sur moi pour faire de MBappé une icône de la sagesse déconnectée et d’une avant-garde qui a compris que notre contemporanéité nécessitait un retour à l’expérience immédiate - au sens où elle ne serait pas médiatisée. Je ne crois pas à ce retour, puisque le fait de se déconnecter est désormais une expérience réflexive qu’on doit continuellement justifier à soi et aux autres. Ne pas avoir de téléphone est une expérience trop choisie pour être vraiment immédiate. L’essentiel est ailleurs. Nous avons donc atteint un moment de notre histoire où un type qui ne brandit pas son téléphone dans un moment comme celui-ci devient étrange, et doit socialement justifier de son étrangeté. C’est dire à quel point la bizarrerie est une qualité réversible. Je me souviens de l’étrangeté que nous éprouvions au début des années 90 à aller en Italie et voir des gens parler très fort dans leur téléphone portable, nous les trouvions tellement ridicules, tellement italiens. Je me souviens de ce que j’ai éprouvé quand, au milieu des années 2000, je demandais mon chemin aux Etats-Unis à des gens qui sortaient leur iPhone - qui n’existait pas en France - pour pointer sur l’écran l’endroit où je me trouvais... Impossible en revanche, de nous souvenir du moment où nous avons trouvé cela normal. Mais voilà, ça l’est devenu normal, et nous ne le voyons plus - renonçant de fait à comprendre comment nous faisons pour incorporer avec une telle rapidité ce qui nous semblait si bizarre. Et qui peut nous raconter cela, qui peut nous figurer cela de la manière la plus frappante ? Les artistes… comme souvent. Ainsi, récemment, un internaute a rappelé à ma mémoire le travail d’un artiste coréen du nom de Kim Dong-kyu. Dans une série datée de 2013, Kim Dong-kyu trafique des tableaux très connus de l’histoire de la peinture en y intégrant des éléments de la technologie contemporaine. Ainsi, dans “Le Baiser” de Klimt, l’homme n’enlace pas une femme, mais une tablette. Ainsi “Les joueurs de cartes” de Paul Cézanne ne jouent-ils pas aux cartes mais tapotent sur leurs téléphones, et “Le voyageur contemplant une mer de nuages” de Caspar David Friedrich ne contemple rien mais fait un selfie. Mercredi soir, en ne faisant pas de selfie et en regardant le stade, Kylian MBappé a produit une image aussi frappante et incongrue que celles de Kim Dong-Kyu : “le footablleur contemplant une mer de supporteurs.”

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