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Des Indiens Tupi

Quand tu vois ce qui ne bouge pas

5 min
À retrouver dans l'émission

...Ou le début de la sagesse

Des Indiens Tupi
Des Indiens Tupi Crédits : AFP

A la fin des années 1990, j’avais un couple de grands-parents très âgés, l’un né en 1909, l’autre en 1918. Un jour, mû sans doute par un élan de solidarité intergénérationnelle - et l’idée et généreuse et naïve que j’allais dissiper le brouillard que les progrès de la technologie installait entre eux et le monde - j’avais entrepris de leur expliquer Internet. C’est très compliqué d’expliquer Internet à quelqu’un dont le Minitel prend la poussière sur le piano, depuis qu’il a été rapporté de la Poste du coin par un descendant bienveillant. Je faisais donc de mon mieux pour trouver les mots et les images qui leur permettrait de comprendre que ce nouveau machin dont ils entendaient parler était différent de ce qu’ils avaient connu, et qu’il portait en lui nombre de possibilités incroyables. Mais je voyais bien que ça ne prenait pas. Ils hochaient la tête, disaient “ah...oui….” gentiment, mais à chacun de mes silences, ils espéraient que ça s’achève là ma tentative d’explication à l’enthousiasme pathétique.

Dans un premier temps, j’ai pensé qu’ils ne pouvaient pas comprendre. Et que je me retrouvais dans la situation du pauvre de Jean de Léry, quand, au milieu du 16ème siècle, exilé quelques mois dans la baie de Rio au milieu des indiens Tupi dont il avait appris la langue, il entreprenait de leur expliquer qu’en Europe, nous avions quelque chose qui s’appelait l’argent, qui nous servait à faire du commerce, et que les Indiens le regardaient avec des yeux ronds, en lui disant qu’il fallait être bien étrange pour inventer un truc aussi inutile. Donc, dans un premier temps, je vis mes vieux grands-parents, comme des sortes de Tupis temporels, des gens d’un autre monde, projetés par dans le siècle des ordinateurs connectés.

Puis, en y réfléchissant, je me suis dit qu’il devait s’agir d’autre chose. Ce n’est pas qu’ils ne pouvaient pas comprendre Internet. Après tout, dans leur vie, ils en avaient connu d’autres des changements. Quand on est né en 1909, année où Louis Blériot traverse pour la première la Manche avec un avion, et qu’on arrive à la fin du 20ème siècle, on a croisé nombre de nouvelles technologies qui n’étaient pas forcément plus simples, ni à utiliser, ni même à comprendre. Pourquoi celle-ci ne les intéressait-ils pas ? L’âge, me direz-vous, tout simplement. Peut-être que cette nouveauté-là était celle de trop, peut-être que cette fois, ils renonçaient à faire l’effort. Et que leur silence parlait moins d’Internet, que de ce moment de la vie où on abandonne l’idée de comprendre complètement le monde qui vient, parce qu’on sait que ce monde, on ne l’habitera pas, ou un temps suffisamment court pour s’en tirer avec nos vieilles connaissances. C’est pourquoi, depuis ce moment, je crains terriblement de vivre ce moment, qui serait donc le signe que la fin approche. C’est pourquoi je suis très reconnaissant à France Culture, qui en me payant pour comprendre ce qui se passe dans le monde numérique, m’oblige à retarder l’instant fatal du renoncement.

Mais voilà qu’hier soir, en écoutant les candidats de la République en marche expliquer que le résultat du premier tour de ces élections législatives était le signe d’un renouvellement profond de la vie politique française, que tout allait changer avec l’entrée de l’hémicycle de ces députés neufs en politique, je me suis retrouvé projeté à la place de mes grands-parents quand je leur expliquais qu’Internet allait tout changer. J’ai donc eu peur. “Ca y est, me suis-je dit, ce monde ne m’intéresse plus… Ca y est, c’est fini, la mort approche….”

Jusqu’à ce que je comprenne qu’il y avait une autre interprétation à donner à la circonspection qui était la mienne - mais celle aussi peut-être de beaucoup des gens qui hier ne sont pas allés voter. S’intéresser aux nouvelles technologies oblige sans cesse à trier - au milieu de toutes les promesses qui sont faites et de toutes les analyses très euphoriques ou très dysphoriques qui accompagnent la moindre avancée technique - ce qui change et ce qui ne change pas. Ce qui change ou ne change pas VRAIMENT. C’est même ça qui nous permet de nous prémunir contre tous les discours marketing venus des marchands de ces technologies. La circonspection devient un réflexe nécessaire. Mais un réflexe qu’il faut acquérir. Les recherches en sciences cognitives ont montré que quand on présente au regard un objet qui bouge, et un autre qui est immobile, on ne voit presque que celui qui bouge. On serait biologiquement conditionné à mieux percevoir le mouvement que l’immobilité. Alors voilà, ces vieux grands-parents, peut-être avaient-ils atteint ce moment où la vue s’équilibre, où l’on voit aussi bien ce qui change et ne change pas. Peut-être y avait-il là une forme de sagesse, non pas à craindre, mais à espérer, celle qui fait fi des perceptions pour que les immobilités et les permanences apparaissent à nouveau derrière tous les mouvements agités.

Chroniques

8H45
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Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Lundi 12 juin 2017
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