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Un drone Predator

Quand un drone piégé fait réfléchir sur la guerre d'aujourd'hui

6 min
À retrouver dans l'émission

Début octobre, un drone piégé par Deach tue deux peshmergas en Irak. Et ça fait réfléchir West Point.

Un drone Predator
Un drone Predator Crédits : AFP

Le 12 octobre dernier, Stéphane Le Foll, porte-parole du gouvernement français, a confirmé une information déjà divulguée par quelques médias : 10 jours plus tôt, dans les environs de Erbil, en Irak, deux peshmergas kurdes avaient été tués - ainsi que deux soldats des forces spéciales françaises blessés - par un drone piégé. Ce qui pourrait apparaître comme un fait de guerre assez anodin (même si la mort de deux personnes n’est jamais anodine, mais vous voyez ce que je veux dire….) a été largement commenté par les spécialistes et présenté comme une innovation posant question.

Les circonstances exactes de cette attaque ne sont pas parfaitement claires. Manifestement le drone a été intercepté en vol et a explosé une fois qu’il était à terre. Dans l’Opinion, le spécialiste des questions de Défense Jean-Dominique Merchet précise qu’il ne s’agissait pas d’un petit drone tel que ceux qu’on peut trouver dans le commerce, mais d’un engin d’à peu près deux mètres d’envergure, et que c’est sa batterie qui avait été piégée, celle-ci ayant explosé quand les membres des forces spéciales ont essayé de l’ouvrir.

Dans les faits, ce qui est présenté comme une innovation radicale n’en est pas vraiment une, et tout le monde s’attendait à ce que ça arrive un jour. Cela fait déjà deux ans que Daech utilise des drones à des fins d’observations, d’identification des cibles et de communication. Début août, le Hezbollah libanais (qui combat en Syrie aux côtés de Bachar Al Hassad), a utilisé des drones vendu dans le commerce pour lâcher des explosifs sur les rebelles syriens (il en a même fait des vidéos que vous pouvez aller voir si ça vous intéresse). Et même, le porte-parole américain de la coalition en Irak aurait déjà évoqué, selon Al Jezeera ce qu’il appelle une attaque “dans le style cheval de Troie”, des soldats ayant ramené un drone qu’il avait intercepté et qui avait ensuite explosé dans la base, parce que préalablement piégé au C4.

Pourquoi ce qui s’est passé à Erbil fait-il autant parler, au point que le Combatting Terrorism Center de l’école militaire de West Point s’est fendu d’un rapport de 70 pages, publié le 20 octobre dernier, sur l’usage des drones par les terroristes ?

Il y a des raisons très pratiques : c’est la concrétisation d’une nouvelle menace. Menace pour les troupes engagées contre Daech. Mais surtout, et le rapport de West Point prend bien soin de le développer, menace terroriste plus large, les drones pouvant servir à des attaques terroristes sur les territoires même des pays de la coalition. Et le rapport d’envisager tout ce à quoi le drone pourrait servir - jusqu’à la dispersions de produits chimiques -, et donc ce que cela implique en termes de parades à imaginer, surtout quand son usage se mariera à d’autres technologies de plus aisées à manipuler, comme l’intelligence artificielle.

Mais, à mon avis, se joue là quelque chose de plus profond, et qui tient à la place du drone dans la guerre contemporaine. L’usage massif de drones par l’armée américaine, notamment dans le cadre de frappes plus ou moins ciblées touchant des terroristes, a changé le paradigme de la guerre. Comme l’analysait avec une grande finesse Grégoire Chamayou dans sa Théorie du drone, c’est une guerre sans territoire qui s’est ouverte (les Américains frappant dans des pays avec lesquels ils ne sont pas en guerre), une guerre sans temporalité (jamais déclarée, donc jamais finie), une guerre qui tue des personnes identifiées comme dangereuses mais aussi des cibles désignées par leur seul comportement (d’où des bavures terribles), une guerre qui ne tue que d’un côté (donc peu susceptible de soulever l’émotion et contestation dans le pays qui utilise les drones). De fait, et malheureusement, tout cela a créé peu de débat dans nos sociétés.

Que se passe-t-il quand une technologie qui change la guerre n’est plus l’apanage d’un seul camp ? Après tout, ce n’est pas la première fois que cela a lieu dans l’Histoire. Cela produit de la peur, bien sûr, mais aussi une forme de réflexivité dont le rapport de West Point témoigne. Comme s’il fallait, et c’est un peu triste, que la technologie ne soit plus seulement une possibilité d’augmenter notre puissance, mais une menace, pour qu’on envisage toutes les implications pratiques et théoriques de ses usages.

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Le Journal de la culture : Jeudi 3 novembre 2016
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