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Un Echo d'Amazon, en garde à vue ?

Quand une machine est témoin d'un meurtre, c'est compliqué...

5 min
À retrouver dans l'émission

L'histoire d'un Echo d'Amazon qui était là à l'heure du crime.

Un Echo d'Amazon, en garde à vue ?
Un Echo d'Amazon, en garde à vue ? Crédits : Ethan Miller / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP - AFP

C’est une histoire toujours en cours et qui pose des questions passionnantes.

En novembre 2015, à Bentonville, dans l’Arkansas, un ancien officier de police du nom de Victor Collins est retrouvé mort dans le spa de son voisin, James Bates. Bates clame qu’il s’agit d’une noyade accidentelle, et explique être allé se coucher en laissant Collin dans le jacuzzi avec un autre homme. Sauf que très vite, les enquêteurs découvrent que Collins n’est pas mort accidentellement, il y a eu une bagarre (son visage est abîmé, il y a des traces de sang autour du spa), il a été étranglé et maintenu sous l’eau. Les enquêteurs découvrent aussi qu’à l’heure de la mort, seul Bates était présent dans la maison, et ils en viennent à le soupçonner très fortement. Bates est accusé de meurtre, plaide non coupable, et sera jugé dans l’année qui vient. Mais les enquêteurs remarquent vite que la maison de Bates est une maison dite “intelligente” et qu’elle dispose d’un assistant domestique, l’Echo d’Amazon. L’Echo d’Amazon a la forme d’un cylindre noir, il sert à commander différentes fonctionnalités de la maison, et pour ce faire, il réagit au son de la voix. Il suffit de dire “Alexa” (c’est le petit nom de l’intelligence artificielle qui régit cet outil) pour qu’elle exécute les différents ordres qu’on lui donne (elle peut vous donner des informations, mais aussi mettre de la musique, commander un taxi, une pizza ou des fonctionnalités de la maison…). Lorsque les premiers policiers sont arrivés sur la scène de crime, Alexa diffusait de la musique, mais les policiers supposent qu’Alexa sait quelque chose sur ce qui s’était passé cette nuit là. Car, pour réagir quand on l’appelle, Alexa dispose de micros qui sont en veille permanente. Ainsi, le policiers se sont dit qu’Alexa avait sans doute enregistré quelque chose qui pouvait l’intéresser, ils ont saisi le matériel et tente depuis de le faire parler.

L’histoire pose des questions à divers niveaux. Le premier niveau est le niveau technique. Il est étonnant de constater à quel point le fonctionnement des assistants domestiques est peu clair pour la justice : qu’est-ce qui est stocké dans l’objet lui-même ? Combien de temps ? Qu’est-ce qui est stocké ailleurs, dans les serveurs d’Amazon ? La police pense qu’Amazon enregistre ce qui se passe, même quand Alexa est en veille, Amazon explique que ce n’est pas le cas. La machine n’enregistre que quand le mot “Alexa” est prononcé, mais ne garde que la dernière minute dans sa mémoire interne, le reste est envoyé sous forme de fichiers chiffrés dans les serveurs d’Amazon, et peut être effacé par le propriétaire du compte.

La deuxième question est une question juridique : cette histoire a donné lieu à un bras de fer juridique entre Amazon et les autorités judiciaires. Jusqu’où Amazon doit coopérer avec la police et lui donner accès à l’ensemble des données personnelles d’un usager ? Amazon a d’abord traîné des pieds, puis, après un mandat, n’a livré que des données partielles. Tout cela rappelle la lutte qui avait eu lieu entre Apple et les autorités judiciaires américaines suite à l’attentat de San Bernardino, quand les enquêteurs avaient demandé à Apple de dévérouiller le téléphone du terroriste présumé, et qu’Apple avait refusé, prétextant que le faire équivalait à donner mettre en péril la vie privée de l’ensemble des possesseurs d’iPhone. Dans ce cas, le problème s’était résolu parce que les enquêteurs avaient finalement eu recours à des hackers pour cracker le téléphone du terroriste. Mais se rejoue ici le combat contemporain entre justice et vie privée, dans lesquelles les grandes entreprises de la donnée ont beaucoup à perdre.

La troisième question est d’un ordre tout à fait différent (qui mêle fiction et réalité comme souvent dans les affaires de meurtres). Avec cette histoire, c’est tout un réservoir de matrices fictionnelles qui apparaît. Vieux motif du polar, la figure du témoin est ici renouvelée par l’entrée de la machine dans les foyers. La machine devient LE témoin. Que perçoit la machine ? Comment elle perçoit ? D’autant que l’assistant personnel n’est pas une machine comme les autres : pour bien fonctionner, il doit reconnaître notre voix, il doit être là, écouter, précéder nos désirs, il doit savoir qui nous appelons le plus souvent, quelle musique nous aimons, quand nous entrons, quand nous sortons. Au plus près de nous, il est le traître parfait. Car un traître naïf, qui n’a pas peur, qu’on ne peut pas acheter, qu’on ne peut pas menacer, ni faire taire. Il faut se faire à l’idée que désormais, nous vivons au milieu de ces êtres.

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