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Rukmini Callimachi, journaliste de terrain et des réseaux

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À retrouver dans l'émission

Pour informer sur Daech, dont une partie de la vie se déroule en ligne, il faut aller dans les réseaux où se tient la conversation djihadiste.

Si j’en parle ce matin, c’est parce qu’on le sait, Internet est essentiel au fonctionnement de Daech, à bien des égards. Et cette caractéristique a des conséquences jusqu’à la manière dont on s’informe à son sujet. C’est précisément le travail auquel se livre la journaliste américaine d’origine roumaine, Rukimini Callimachi, pour le New York Times : informer sur Daech, au plus près de ce qui se dit et se fait au sein de l’organisation. Elle n’est pas la seule à le faire - David Thomson, le journaliste de RFI, le fait en France - mais elle est sans doute le fer de lance d’une pratique journalistique nouvelle qu’elle a détaillée dans deux longs entretiens qu’elle a donnés à la fin de l’été au Slate américain et au magazine Wired. Je vous livre quelques points que je trouve particulièrement intéressants.

D’abord, Rukmini Callimachi est une journaliste de terrain. Elle a voyagé dans toutes les zones de guerre, continue de le faire, le pan numérique de son travail n’est absolument exclusif de son travail de terrain. Et d’ailleurs, ce qui l’a amenée à s’intéresser très tôt à Daech, c’est une observation de terrain : le fait qu’après la libération de Tombouctou par la France, les combattants d’Al Qaïda qui se sont dispersés et sont partis prolonger le djihad en Syrie ne l’ont pas fait au côté du Front Al Nosra, mais aux côtés de Daech, que les Américains regardaient alors comme une organisation de seconde zone, encore tout à leur bonheur d’avoir l’impression d’avoir décapité Al Qaïda en tuant Ben Laden. Tout part donc du terrain, et d’une volonté d’aller contre le discours officiel de la Maison Blanche.

Mais c’est quand elle entre dans le détail de son travail que l’on saisit ce qu’est ce journalisme des réseaux qui vient s’ajouter au terrain, les heures passées sur Internet remplaçant l’impossibilité des contacts directs avec des djihadistes inaccessibles physiquement.

Elle raconte leur habileté à manier les réseaux. Le fait que c’est sur Twitter que se déroule selon elle, l’essentiel de la conversation, mais qu’ils peuvent glisser sur d’autres plateformes quand c’est nécessaire : Tumblr ou Instagram ar exemple.

Elle explique comment elle a appris à identifier les comptes de djihadistes sur Twitter au vocabulaire qu’ils emploient, comment elle a appris à identifier ce qui les relient. Elle dit qu’avec l’application de messageries Telegram, c’est plus compliqué, puisqu’il faut connaître les adresses, que les listes de discussion se ferment vite, qu’il faut les retrouver, parfois d’un jour sur l’autre. Elle explique que les membres les plus affermis ne parlent pas à des journalistes, ou alors pour les insulter. En revanche, il y a toujours dans les marges des gens qui parlent. Et elle raconte les heures qu’elle passe à s’entretenir avec eux par messagerie, mais sans jamais pouvoir les citer parce qu’elle n’est jamais certaine de leur identité, de ce qu’ils font, ni même de leur localisation, mais ce sont eux qui la guident.

Elle raconte que tout en nous donnant pas son vrai nom, ni le nom du journal pour lequel elle travaille, son pseudonyme dans les réseaux rend évident le fait qu’elle est journaliste, elle raconte les liens de confiance qu’elles tissent avec certains.

Elle raconte aussi les autres acteurs du djihad en ligne. Comme cet anonyme qui la met en relation sur Twitter avec une jeune américaine sur le point de partir en Syrie, et chez qui elle finit par se rendre. Cet anonyme appartient à une masse informe d’autres anonymes qui passent leur journée dans les réseaux à traquer les comptes djihadistes, à les signaler, à repérer les gens qui sont en train de glisser. Elle dit ne pas savoir qui ils sont, simplement qu’ils se disent musulmans mais qu’ils font un bien fou dans les réseaux, et l’aident beaucoup dans son travail.

Elle dit passer sa journée à ça. Au point que son mari lui demande de ne pas regarder son téléphone avant de se coucher, de peur qu’elle ne tombe sur une vidéo de décapitation envoyée par un correspondant. Elle dit que la plupart du temps, ce sont des informations dont elle ne peut rien faire directement, mais elle sait de quoi ça parle.

Et de quoi ça parlait, en milieu d’été dans les réseaux djihadistes ? Des espions dit-elle, des espions identifiés parmi les djihadistes et que Daech élimine. Elle dit sentir comme une fébrilité. Mais ça parlait beaucoup aussi, selon elle du concept de “zone grise” : “L’idée est qu’ils veulent détruire cette zone supposément située entre le noir et le blanc, le noir désignant tous les non-musulmans, et le blanc eux-mêmes. La «zone grise» représente tous les musulmans modérés qui habitent en Occident, qui en sont satisfaits et qui se sentent impliqués dans la société où ils vivent. En interne, Daech ne cesse de dire que l’une de ses tactiques est de faire disparaître cette «zone grise».” De toute évidence, certains discours de haine que nous avons pu entendre lors de la campagne pour la présidentielle vont tout à fait dans ce sens.” Et Rukmini Callimachi de s’inquiéter du discours de Trump, qui lui semble faire le jeu de Daech. Qu’elle ne vienne pas voir la campagne française.

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