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Marine Le Pen pendant le débat qui l'opposait à Emmanuel Macron le 3 mars 2017

Se méfier de la "tyrannie du lol"

4 min
À retrouver dans l'émission

Quand trop rire devient un problème.

Marine Le Pen pendant le débat qui l'opposait à Emmanuel Macron le 3 mars 2017
Marine Le Pen pendant le débat qui l'opposait à Emmanuel Macron le 3 mars 2017

Je vais vous parler du rire, ce sera donc une chronique pas du tout rigolote, selon cette règle mystérieuse qui veut que le rire soit un sujet pas marrant du tout. Contrairement à la mort, par exemple (avec mes enfants, un de nos sujets de rigolade préféré, c’est la mort de Jimi Heselden, le milliardaire propriétaire de la société Segway - qui fabrique ces engins bizarres qu’on voit parfois dans les villes, où l’on tient en équilibre sur deux roues en tenant une sorte de guidon - qui n’a pas réussi à freiner le Segway sur lequel il se promenait dans sa propriété et qui est tombé d’une falaise avec sa machine). Bref, on ne va pas beaucoup rire pendant les trois minutes qui viennent.

En regardant l’hallucinant débat de cet entre-deux tours (dont je ne me suis toujours pas remis), en regardant stupéfait le rire de Marine Le Pen, en riant aussi des blagues que tout cela a provoquées dans les réseaux - parfois très drôles il faut l’avouer - j’ai eu un moment finkielkrautien, un moment d’inquiétude face au rire, et j’ai repensé à un très bon texte publié il y a quelques jours par l’excellente journaliste de The Atlantic Megan Garber. Dans ce texte, Megan Garber partait du constat de l’omniprésence du rire dans les réseaux, mais aussi hors des réseaux, et de la manière dont il s’agence à la politique. Elle constate que le rire s’est répandu dans les mobilisations politiques - pour mobiliser et résister - mais qu’il est surtout devenu une manière de donner forme au monde qui nous entoure. A ce titre, le rôle des mèmes sur Internet (par exemple celui de Marine Le Pen mimant les gens qui voient des fascistes partout), et la place des humoristes dans les médias relèvent du même phénomène : “Pour le dire autrement, les blagues, avec leur charme et l’effacement de soi qui font leur attrait, avec leur aptitude à être immédiatement niée (“je plaisantais”) nous aident à faire le sale boulot que requiert la démocratie : nous engager, argumenter et même, parfois, à réussir à emporter la présidence des Etats-Unis”.

Et Megan Garber de rappeler le travail de Neil Postman. Neil Postman, théoricien des médias, a publié en 1985 un livre intitulé “Se distraire à en mourir”. Un livre dans lequel il s’inquiète - paraît-il avec humour - de la place que prend le rire dans une société, et de ce qu’il relève d’une éthique guère contrôlable. Postman s’attaquait à la généralisation d’une culture du divertissement. Un divertissement qu’il ne craignait pas en lui-même, mais dans son usage politique. “Il s’inquiétait, explique Garber, de ce que la grande capacité des Américains à s’amuser ait compromis leur aptitude à penser et savoir ce qu’ils veulent pour eux-mêmes. Il ressentait la tyrannie du lol.” Postman écrivait cela alors qu’en 1985, les Américains étaient soulagés de constater que 1984 n’avait pas ressemblé à la dystopie de George Orwell. Pour Postman, les Américains se trompaient de dystopie, celle qui s’annonçait étant plutôt celle décrite par Aldous Huxley dans “Le Meilleur des mondes” : “Les gens en viendront à adorer l’oppression qu’ils subissent, et adorer les technologies qui défont leurs capacités à penser.”, écrivait Postman.Il s’inscrivait dans la longue lignée des penseurs - Mac Luhan notamment - qui croient que nous façonnons nos technologies, mais qu’elles nous façonnent en retour. Sa cible était à l’époque, était la télévision - si importante à cette époque où un acteur de série B Ronald Reagan, était réélu aux Etats-Unis - et tout ce qu’elle mettait en spectacle, et en particulier les débats présidentiels : “Nous avons atteint le point où la cosmétique a remplacé l’idéologie comme champ d’expertise dans lequel un politicien se doit de prouver sa compétence” écrivait Postman.

Couverture du livre de Postman
Couverture du livre de Postman

Que Postman aurait-il dit du débat de mercredi ? serions-nous tentés de nous demander. Eh bien, il serait remonté très loin, à l’invention du télégraphe qui a changé la presse écrite et apporter le journalisme du sensationnel. Il serait passé par la télévision et aurait sans doute regardé Internet comme un espace où rire et réflexion se mêlent encore plus, où tout propos devient un mème rigolo presque immédiatement et se diffuse aussi vite, et il se serait inquiété de ce que la politique fait de tout ça. Comme s’inquiétait hier Daniel Schneidermann dans Arrêt sur images en disant qu’il ne fallait pas enterrer Marine Le Pen trop vite, qu’il fallait retenir “nos ricanements”. Peut-être a-t-il raison et qu’il faut donc suspendre le rire encore trois jours, pour ne pas faire nôtre la célèbre formule de Beaumarchais dans Le Barbier de Séville : “Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer.”

Je vous avais dit que ce ne serait pas drôle…

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