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Edward Snowden participant depuis la Russie à une audition du Parlement européen en 2015.

"Snowden" : les 3 mystères que le film laisse en plan

4 min
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“Snowden”, le film d’Oliver Stone, est sorti hier sur les écrans français.

Edward Snowden participant depuis la Russie à une audition du Parlement européen en 2015.
Edward Snowden participant depuis la Russie à une audition du Parlement européen en 2015. Crédits : FREDERICK FLORIN / AFP - AFP

J’avoue avoir attendu ce film avec une certaine impatience. Non qu’Oliver Stone me fasse vibrer, mais le contexte faisait envie. L’histoire d’Edward Snowden - cet informaticien qui en 2013 , à 29 ans, a révélé au monde entier les détails du système de surveillance des réseaux mis en place par les Etats-Unis - est une des plus extraordinaires de ces dernières années. Et elle n’est pas terminée, puisque Snowden est toujours en résidence à Moscou (son permis de séjour expire en 2017), que ses révélations lui valent toujours d’être accusé d’espionnage par le gouvernement américain, et que la récente demande d’une grâce au président des Etats-Unis a reçu lettre morte. Et puis, il y a autre chose : Oliver Stone raconte qu’il a fait ce film après avoir été contacté par l’avocat russe de l’informaticien, et qu’il s’est appuyé pour l’écrire sur des récits très détaillés de Snowden lui-même. Ce qui était prometteur.

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Dans ces films qui ont un informaticien pour héros, il y a toujours deux aspects à considérer.

Le premier, c’est : comment le réalisateur s’y prend-il avec un sujet aussi peu cinégénique qu’un type qui tapote derrière son ordi ? En l’occurrence, sans grande finesse. Stone aligne à peu près tous les clichés formels possibles : par exemple dès le générique de début les immanquables murmures des conversations qui s’élèvent dans la ville pour bien vous signifier que “vous êtes écoutés” (cliché depuis “La Conversation” de Coppola, 1974) et la fameuse barre de chargement qui avance lentement (arrivera-t-il à tout charger avant de se faire attraper ? suspense...). Bref, aucune invention. En revanche, une chose intéressante : le récit-cadre du film, ce qui va permettre les flash-back reconstituant l’histoire, c’est le moment où Snowden est à Hong Kong, dans une chambre d’hôtel, sur le point de tout révéler à trois journalistes, dont la documentariste Laura Poitras qui le filme. Or, le très beau film de Poitras, “CitizenFour” est sorti l’an dernier. En intégrant la fabrication de ce film dans son propre film, on a l’impression que Stone fait un aveu lucide : “je ne fais qu’enrober une matière brute que vous trouverez ailleurs”.

Sur le fond, le film concède trop au cinéma hollywoodien. Mais il a un énorme avantage : il est très pédago et réussit à figurer l’ampleur du programme de surveillance américain, ce qui n’est pas facile. Par exemple, on comprend très bien à quoi peut servir XKeyscore (un des logiciels dont l’existence a été révélé par Snowden), quand, derrière son écran un jeune geek cible un inconnu, a accès en quelques clics à tous ses comptes, ses dossiers administratifs, découvre que le petit ami de sa fille n’a pas de titre de séjour et peut regarder en direct, en prenant le contrôle de sa webcam, sa cousine qui se déshabille dans sa chambre. Et l’on comprend bien la logique profonde de ces systèmes : inverser le paradigme traditionnel de la surveillance ciblée pour constituer quiconque en suspect potentiel grâce à un accès à tout ce qui transite dans les réseaux.

Mais le film laisse à mon sens en suspens 3 mystères dont j’attendais qu’ils soient un peu levés :

  • comment se fait la bascule ? Comment le jeune homme patriote, partisan de la raison d’Etat, qui à défaut d’être militaire est entré dans la CIA, s’est-il convaincu de trahir son pays et mettre sa vie en jeu ? Le film hésite entre plusieurs hypothèses, sans convaincre… Mais peut-être est-ce un cheminement trop complexe...

  • on aurait adoré savoir comment s’est vraiment passé la négociation qui a abouti à l’asile de Snowden en Russie. La raison que donne le film “j’étais en escale pour aller en Amérique Latine, les Etats-Unis ont invalidé mon passeport, du coup je suis resté en Russie”... euh… comment dire ?.... c’est mince, non ? Mais bon, sur ce point, on peut comprendre que Snowden n’ait pas intérêt à tout raconter s’il veut retourner un jour aux Etats-Unis

  • et puis, surtout on aurait aimé savoir comment Snowden a vraiment sorti les fichiers des ordinateurs de la NSA pour les transmettre aux journalistes. Je ne vous dévoile pas tout, mais en ce qui concerne la manoeuvre informatique, je m’attendais à quelque chose d’un peu élaboré, et non, le type il sélectionne les fichiers dans le disque dur de la NSA, les copies sur une toute petite clé USB et trois minutes plus tard, c’est bon, il peut se barrer avec d’énormes secrets d’Etat… Mais, ça, je sais faire… JE SAIS FAIRE… JE PEUX ETRE SNOWDEN... Et là, on s'inquiète...

Bref, pas certain qu’il faille aller voir ce film pour apprendre quelque chose du cinéma. Mais si vous n’avez pas suivi de près l’affaire de Snowden, si vous sentez - mais sans vraiment savoir pourquoi - qu’il y a avec ces système de surveillance un enjeu majeur aujourd’hui, ou alors si vous ne voyez pas le problème le grand fichier central de 60 millions de Français que compte mettre en place le gouvernement. Ca ne vous fera pas de mal d’aller voir “Snowden”

Chroniques

8H45
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Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Mercredi 2 novembre 2016
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