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Pendant la campagne....

Trump : et si on arrêtait de donner tant d'importance aux réseaux sociaux !

4 min
À retrouver dans l'émission

Responsables pour les uns, outil de mesure primordial pour les autres, Internet et les réseaux sociaux sont au coeur des explications apportées à la victoire de Trump. Un peu trop au coeur ?

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Pendant la campagne.... Crédits : EDUARDO MUNOZ ALVAREZ / AFP - AFP

Je suis agacé par le discours tenu, depuis l’élection de Donald Trump, au sujet des réseaux sociaux et de la part qu’ils auraient prises dans sa victoire. Je suis agacé, mais pas sûr d’être plus dans le vrai que ce qui m’agace, tant ces questions sont compliquées et tant nous manquons de distance pour les analyser justement. Mais bon… allons-y quand même...

D’abord, ce qui m’agace, c’est le discours visant à fustiger les réseaux sociaux pour l’extraordinaire et presque gratuite exposition qu’ils ont fournie à Donald Trump. C’est vrai que Twitter a, surtout dans les premiers temps de la campagne, permis à Trump d’occuper le terrain de la conversation politique, grâce aux horreurs qu’il y formulait. Mais n’est-ce pas un peu plus compliqué que ça ? Parce que si on observe un peu plus finement les choses, on remarque qu’il s’est agit en fait de boucles qui se sont reproduites avec une grande constance : un tweet horrible de Trump donnait systématiquement lieu à des reprises multiples dans les médias traditionnels - qui lui donnaient une ampleur inédite, et le rendaient accessible à un public beaucoup plus large - ces reprises par les médias traditionnels réinjectant le propos dans la conversation numérique, sur Twitter et Facebook. Dans cette boucle, le rôle des médias traditionnels a toujours été essentiel, ils se sont régalés de ces horreurs, l’air de ne pas y toucher, car elles venaient d’ailleurs. J’en discutais hier avec un fin analyste des réseaux qui faisait la remarque suivante (je précise que si je ne cite pas ce fin analyste des réseaux c’est parce qu’il m’a dit ne pas pas avoir travaillé sur le sujet, et je trouve admirable ces gens qui prennent cette précaution, tout en vous disant des choses très intelligentes… ça nous change….) : selon lui, ce qui était frappant, c’est la manière dont Trump avait fait entrer dans les médias traditionnels, et plus largement dans l’arène politique, un type d’énonciation qui était celui des réseaux sociaux : des propos de réaction, infondés, non sourcés, ironiques, outranciers, conjoncturels. A cause de la boucle, ce registre d’énonciation a fait irruption dans les médias traditionnels, y provoquant un mélange de sidération et de fascination dont nous avons été saisis. Et cela a fini par perturber la joute politique en donnant le sentiment de tout y est autorisé. Si tout cela était resté dans Twitter, on peut postuler que cela aurait été d’un effet bien moindre. Ainsi ce qui est à interroger ici, c’est l’absence de distance et de réflexion avec lesquelles les médias ont manipulé ce qui lui arrivait des réseaux sociaux. Je pense que c’est là une grande leçon.

Et c’est très important, car si Trump a réussi à tenir cette incroyable contradiction - celle d’être un milliardaire corrompu qui fait croire qu’il s’intéresse aux pauvres et qu’il va nettoyer Washington de la corruption - c’est parce que ce format d’énonciation a fait écran au contenu politique de ces énoncés. Pour le dire autrement, on a moins parlé de ce dont parlait que de comment Trump parlait.

La deuxième chose qui m’agace, c’est cette idée que si on avait su lire les signaux que renvoyaient les réseaux sociaux, on aurait pu mieux mesurer un état de l’opinion. En appui de cette idée, on retrouve l’énumération de modèles d’évaluations qui, s’appuyant sur l’analyse des conversations numériques, avaient prévu une victoire de Trump alors que les outils de mesure classique - type sondages - donnaient Hillary Clinton jusqu’au bout (de fait, certains de ces modèles - comme celui dont parlait hier Frédéric Says dans sa chronique d’hier, et qui est basé sur Facebook, ont été plus perspicaces et on a admiré que les ingénieurs travaillant pour Trump sur les données fournies par les réseaux aient été très tôt sûrs de sa victoire). Sans doute ces conversations qui se déroulent dans les réseaux sociaux, la manière dont elles se créent, se diffusent, s’organisent, ce qu’elles provoquent comme réaction, mériteraient plus d’attention qu’on ne leur porte encore. Mais si c’était Internet qui faisait un vote, ça se saurait. Si Internet faisait l’opinion, BlackLivesMatter, le mouvement en soutien aux Noirs aurait inondé les Etats-Unis. C’est plutôt, semble-t-il, que l’Internet préfère un certain type de contenu, une certaine formulation du politique, et produit une forme d’attention et d’engagement qui n’est pas forcément corrélée avec une opinion politique, et encore moins avec un vote. Rechercher, liker, retweeter, ce sont des actes dont on n’a pas encore saisi tout le sens. J’ai peur que la victoire inattendue de Trump, qui en effet a été un sujet de conversation numérique hors du commun, fasse naître une forme de déterminisme qui rendent les conversations numériques plus signifiantes qu’elles ne le sont, qu’on y cherche la révélation. Bref, qu’on ait l’illusion d’avoir trouvé là la voix du peuple, comme on a eu l’impression de la trouver un moment dans les sondages. J’ai peur que les nouveaux modèles de mesure, avec ce qu’ils promettent par leurs monceaux de données et la puissance de calcul, viennent remplacer les anciens, en oubliant que la démocratie, c’est moins la mesure de l’opinion que ce que le professeur en sciences politiques Loïc Blondiaux appelle joliment un éternel “conflit d’interprétation autour de la volonté du peuple”. IN-TER-PRE-TATION.

Chroniques
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Le Journal de la culture : Vendredi 11 novembre 2016
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