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Grève des cochers de l'Urbaine, 1884

Uber : les nouveaux cochers de fiacre

4 min
À retrouver dans l'émission

La paupérisation des chauffeurs Uber rappelle celle des conducteurs de fiacre à la fin du 19ème siècle.

Grève des cochers de l'Urbaine, 1884
Grève des cochers de l'Urbaine, 1884

Dans la longue série des articles racontant le quotidien des chauffeurs Uber, le site Bloomberg a fait fort. Un papier publié lundi raconte la vie de chauffeurs Uber qui travaillent à San Francisco. Chaque soir, certains se retrouvent dans le quartier de Marina, sur le parking d’une grande surface, pour dormir dans leurs voitures. Oui, ces travailleurs dorment dans leurs voitures. Comment est-ce possible ?

L’un d’entre eux explique. Il a 42 ans, il vit à Sacramento où il n’a pas assez de travail pour les VTC, alors tous les lundi matin il va à San Francisco. Là, chaque jour il conduit jsqu’à ce qu’il ait amassé 300 dollars (ça lui fait 230 quand il a payé l’essence). Il lui faut à peu près 12 heures pour y arriver. Donc quand il a terminé, il est trop crevé, il faut qu’il dorme. Et comme il gagne tout juste ce dont il a besoin, pas question de se payer un hôtel, alors il va au parking, où il dort dans sa voiture, avec quelques autres. Le phénomène n’est pas restreint à San Francisco. A Chicago ou à New York des chauffeurs Uber se partagent l’adresse de spots où ils peuvent s’installer pour la nuit, parce que les gardiens les laissent tranquille, ou parce qu’il y a du Wi-Fi. Il s’agit d’une conséquence extrême de la volonté de Uber : la plus grande flexibilité pour ses chauffeurs qui peuvent travailler où ils veulent, quand ils veulent, le temps qu’ils veulent (jusqu’à 14h d’affilée). A Chicago l’un des chauffeurs explique dormir dans sa voiture depuis presque deux ans, et y avoir été contraint quand il a quitté son emploi précédent et acquis une voiture en leasing, ce qui l’obligeait à travailler plus pour couvrir ses frais. L’hiver, ce n’est pas pratique de dormir dans sa voiture, toutes les trois heures il se réveille pour faire tourner le moteur et réchauffer l’habitacle.

Travailller plus pour gagner autant

Les profils se ressemblent : des hommes, qui ont fait autre chose avant, et qui ont cru qu’ils allaient mieux gagner avec Uber. Pour beaucoup ça a été vrai au début, et ça ne l’est plus, du fait de la concurrence accrue et la hausse des commissions retenues par Uber sur chaque course. Ainsi, beaucoup ne mesurant pas leur travail en heures, mais en montant récolté, ils doivent travailler de plus en plus pour atteindre ce montant (l’un explique qu’il s’impose de gagner 125 dollars par jour, que ça lui prenne 6 ou 18 heures).

1,5 millions de personnes travaillent pour Uber dans le monde et l’entreprise dit que 60% d’entre eux le font moins de 10h par semaine. Mais ce qu’Uber évite de dire, c’est que la moitié des courses sont réalisées par des gens qui conduisent plus de 35 heures par semaines. Ce sont donc des gens qui travaillent presque à plein temps pour Uber qui lui apportent la moitié de ses revenus. Et on le sait, Uber refuse de considérer ces travailleurs comme des salariés, des travailleurs libres, certes, mais condamnés à aller chercher le travail où il est. Paul Oyer, professeur d’Economie à Stanford, voit là les résurgences d’une vieille histoire : des travailleurs peu payés qui se déplacent de lieux bon marché où ils vivent pour aller travailler dans des endroits riches : “ils sont comme des migrants à la recherche de meilleurs revenus que ceux que pourraient leur apporter leur économie locale.” Ce phénomène de migration intérieure est évidemment lié à des conditions géographiques propres aux Etats-Unis, mais le phénomène de paupérisation des chauffeurs Uber est plus large, et touche aussi la France, la fin d’un rêve, comme le disait Le Monde récemment. Faut-il faire une lecture fataliste de tout cela ?

Les fiacres ubérisés par Napoléon Bonaparte

Dans un article consacré au cochers de fiacre dans le Paris du 19ème, l’historien Nicholas Papayanis explique un phénomène intéressant : lorsque Louis-Napoléon Bonaparte fonde en 1855 la Compagnie Impériale des Voitures, il crée une grande entreprise capitaliste qui vient dominer toutes les petites entreprises constituant jusque là l’écosystème des fiacres parisiens. Ce faisant, beaucoup de cochers, abandonnant le rêve d’être propriétaires, glissent dans le prolétariat, et embrassent - je cite - “les actions et les idéaux socialistes”. C’est drôle, quand on voit aujourd’hui ces chauffeurs Uber français, il y a quelques mois encore chantres de l’auto-entrepreneuriat, se tourner vers des alternatives comme les coopératives, on ne sait pas s’il faut se réjouir politiquement et s’inquiéter pour eux, mais on se dit que l’Histoire a des hoquets étranges.

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