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Le jouet en question

Une édifiante histoire de doigt d'honneur

4 min
À retrouver dans l'émission

L'informatique est simulation. D'accord. Mais ne fabrique-t-elle pas du réel pour autant ?

Le jouet en question
Le jouet en question

Cela s’est passé il y a quelques jours, , mes enfants ont crié : “Papa, papa, viens voir comme on fait nos mains en jeu vidéo !” Saisi par l’étrangeté de cette phrase prononcée depuis un lieu où il était matériellement impossible qu’ils jouent au jeu vidéo, j’ai obtempéré avec enthousiasme. Quand j’arrive à eux, ils s’amusent avec un jouet qu’ils ont reçu à Noël, un jouet qui consiste en un cadre rempli de petits clous en métal qui coulissent de manière à ce qu’on puisse y imprimer une forme. Eux s’amusaient à apposer leur main, de manière à ce que la surface en prenne la forme, à l’endroit même où, en secret, quelques jours plus tôt, je m’étais amusé tout seul à apposer des parties nettement moins nobles de mon anatomie, mais ça, je ne leur ai pas dit. Donc, l’un après l’autre, ils faisaient apparaître la forme de leur main, et disaient “regarde, on dirait un jeu vidéo.” Quelle remarque étonnante, et en même temps évidente. Oui, cette forme à base clous métalliques faisait penser à une main modélisée, pixellisée, en 3D, une main de jeu vidéo.

Sauf que mes enfants faisaient là une grave erreur d’interprétation que j’ai essayé de leur expliquer. “Ah mais non, mes chéris, ce n’est pas du tout comme dans un jeu vidéo. Car il y a une grande différence entre cette espèce de moulage que vous avez fait, et une image fabriquée par un ordinateur, comme on la voit dans un jeu vidéo. Votre jouet a besoin de votre main pour prendre une forme. Comme les vieux appareils photo avaient besoin de la lumière pour imprimer la pellicule et faire une image. Alors que l’ordinateur, il n’a besoin de rien d’autres que du calcul, des 0 et 1 qui fabriquent des petites taches de couleurs qu’on appelle des pixels et qui, assemblées sur l’écran, forment une image. Mais avec ces mêmes 0 et 1, on peut faire autre chose que des images, on peut faire du texte ou du son, alors qu’avec une pellicule photo, on ne pourra jamais faire de son. Vous voyez, leur dis-je en guise de conclusion, l’immense puissance de l’informatique - et en même temps le fait qu’elle ne soit pas grand chose en elle-même - c’est qu’elle n’est que simulation. Et à l’inverse d’un vieil appareil photo ou de votre jouet, l’ordinateur n’a pas de lien matériel avec la réalité qu’il simule. C’est pour ça que certains appellent ça du virtuel, comme si ça n’existait pas. Pourtant, ça existe bien. C’est juste une autre forme de réalité, une réalité virtuelle.” Là, ils me regardent avec des yeux ronds. Je sens qu’ils réfléchissent. “Et ça ? Ca existe ou pas ?” me demande ma fille en montrant la nouvelle forme qu’elle a imprimée sur son jouet : c’était un doigt d’honneur.

Je ne sais pas pourquoi, depuis quelques jours, je repense à cette histoire. J’y repense évidemment à l’occasion des milliers de tweets antisémites, sexistes, homophobes et violents que Mehdi Meklat a publiés. J’y pense quand je croise ces gens qui déversent les pires immondices dans des forums, sous les des fils de commentaires. Mais j’y pense aussi - avec plus de bienveillance j’avoue - quand je vois des gens étaler dans les réseaux leurs fantasmes avec une crudité qui écorchent mes yeux pourtant peu chastes. A chaque fois je me demande : mais pourquoi ces gens font ça ? Et je me pose une question : est-ce que cela a à voir avec cette histoire de simulation ? Est-ce que, même en n’ayant qu’une conscience très lointaine de cette propriété fondamentale de l’informatique, ils ne sont pas - tous à des degrés différents - victimes de l’illusion qui en découle, l’illusion que tout ce qui passe par un ordinateur n’est pas le réel - que tout ce qui passe par un ordinateur est moins réel encore que tout ce qui passait par les autres médias ayant précédé les réseaux numériques ? C’est très étrange, tout le monde sait bien que c’est une illusion, qu’on est comptable devant le droit, devant la morale, et d’abord sa propre conscience, de ce qu’on fait ou dit dans les réseaux.On sait que c’est nous, aussi, là dans la machine. On sait bien que ce réel simulé est une couche supplémentaire de l’existence. Et pourtant, c’est comme si, à cause de cette propriété mystérieuse de l’informatique, certains ne s’y résolvaient pas pas totalement, pas tout le temps. Ca paraît solennel et un peu bêta ce que je dis, mais je pense que, vu la part toujours plus grande chaque jour que prend notre vie réticulaire, se résoudre à cette coexistence est un enjeu de notre présent et de notre avenir. Nous habitons la terre, dites-vous Christiane Taubira, oui, mais nous habitons aussi désormais cette couche informationnelle qui l’inerve.

“Alors ? Ca existe ou pas ?” me demande ma fille en montrant la forme de son doigt d’honneur. “Oui, bien sûr ma chérie, autant que toi tu existes.” conclus-je fier de ma leçon. Et là, le petit qui se taisait jusque là “Je comprends rien à ce que tu dis….”

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