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Capture d'écran de la page Facebook de Vernon Subutex

Virginie Despentes = Balzac + Internet = on aime

8 min
À retrouver dans l'émission

Un éloge par le petit bout de la lorgnette numérique.

Capture d'écran de la page Facebook de Vernon Subutex
Capture d'écran de la page Facebook de Vernon Subutex

Je ne me souviens plus lequel de mes professeurs s’était un jour énervé pour un prétexte qui, déjà à l’époque, m’avait paru étrange. Devenant tout rouge, il avait affiché tout son mépris pour les autorités de la ville de Vouvray qui avaient érigé une statue en hommage à l’illustre Gaudissart, le personnage éponyme du roman de Balzac. “Quels crétins, nous avait expliqué en substance ce professeur, une statue pour un personnage de fiction… C’est vraiment ne rien comprendre à la littérature…”Sur le moment, je n’ai pas discuté cet avis péremptoire, tout au respect de l’autorité professorale qui se perd aujourd’hui mon bon monsieur... Eh bien, si j’avais été un jeune d’aujourd’hui, j’aurais peut-être eu la présence d’esprit - mais sans doute pas le courage, faut pas exagérer - de lui dire que c’était lui le crétin qui n’avait rien compris à la littérature. Et ceci pour deux raisons au moins. D’abord parce qu’élever une statue représentant Gaudissart, un bonimenteur qui finit par se faire enfumer par un autre bonimenteur - donc un personnage qui abuse par le langage, et se fait abuser par le langage - n’est pas un acte de crétin mais une marque de respect amusée à la formidable aptitude de la langue à faire advenir ce qui n’existe pas. Ce qui est beaucoup plus beau que bête.

Ensuite, j’aurais dit à ce professeur qu’il avait tort, parce que Vernon Subutex a une page Facebook. Eh oui, il existe sur Facebook une page au nom de Vernon Subutex, le personnage central de votre trilogie. L’“à propos” dans lequel son auteur décrit cette page est très explicite : “Vernon Subutex ne m'appartient pas, il est de Viriginie Despentes [j’aime beaucoup ce trouble dans la préposition. On attendrait syntaxiquement un “à Virginie Despentes” mais le “de qui vient, et qu’apparaît d’abord étrange, est formidablement juste : Vernon Subutex est “de” vous, mais pas sûr qu’il soit “à”] Vernon Subutex est de Virginie Despentes, donnons lui une chance d'exister et de présenter sa discographie idéale !!!” Et de fait, les statuts de cette page ne consistent qu’en des morceaux de musique, postés de temps en temps. Parfois même, le morceau est posté avec une page du roman en référence (je ne suis pas allé vérifier si cela correspondait à une référence explicite dans le texte, mais peu importe). Signe des temps : Vernon Subutex n’a pas, comme l’illustre Gaudissart, une statue physique (il pourrait l’avoir dans le parc parisien des Buttes Chaumont, où il passe une bonne partie du tome 2), mais il a une page dans Facebook. Et c’est beaucoup moins incongru que cela en a l’air. D’abord parce que je crois que c’était le nom de votre propre avatar dans Facebook, avant de devenir le nom de votre héros. Vernon Subutex a existé sur Facebook avant d’exister en littérature. Mais ça n’est pas incongru non plus car le personnage y passe du temps dans Facebook, dans le tome 1 en particulier . Facebook donc, c’est un peu le Vouvray de Vernon Subutex. Cette page est sa statue et Vernon y prolonge dans les réseaux ce qu'il fait dans le Tome 3 : du lien par la musique. L’hommage est donc aussi beau - et amusée - que celui des habitants de Vouvray au personnage de Balzac.

Mais est-ce complètement un hasard s’il vous arrive la même chose qu’à Balzac ? Pas du tout. C’est tout à fait logique. Car vous êtes, Virginie Despentes, notre Balzac, et je ne suis manifestement pas le seul à le penser, on en a rapidement parlé tout à l’heure. Depuis le temps que je vous lis par le trou de ma lorgnette numérique, je suis fasciné par la manière dont vous absorbez les technologies dans vos textes. Ca me fascine parce que ce n’est pas un objet de discours que vous mettez en avant - ça c’est le truc d’aujourd’hui de faire des romans qui parlent d’Internet, et c’est souvent très ennuyeux. Mais vous en faites ce qu’est le numérique - et j’emprunte ce terme à la chercheuse Louise Merzeau - c’est-à-dire un “milieu”. Ainsi vous parlez aussi des biens des usages, de ce qu’ils nous font, que de questions économiques (après tout, le problème de Vernon Subutex est d’avoir consacré sa vie à une économie, celle du disque, qui a été abîmé par le numérique), même de la population des informaticiens (vous faites un portrait cruel et drôle dans “Apocalypse Bébé”). Cette capacité de rendre en littérature un “milieu” multidimensionnel - et de manière sensible, totalement intégré à la fiction - c’est follement balzacien. Et vous êtes, de mon point de vue la seule en France à le réussir. Et parfois, comme dans Balzac, ça touche même à la condition d’écrivain. Ainsi cet étrange échos à la belle tirade des “Illusions perdues” où Etienne Lousteau décrit à Rubempré sa vie minable de gratte papier dans le Paris de la Restauration, qui surgit au passage dans “Apocalypse Bébé” : « Il regarde son classement dans les ventes. Il change toutes les heures. […] J’ai un copain qui a publié un essai. Le classement des ventes l’a rendu fou. Il s’est mis à commander son propre livre. Il en commandait un par jour, il essayait de ne pas le faire, mais il regardait son livre chuter, il ne pouvait pas le supporter. Il en a commandé plus de cinquante avant que sa mère ne l’emmène en vacances, de force, à Saint-Domingue, dans un bungalow sans connexion. » Alors, j’ai une question de crétin, votre copain qu’Amazon a rendu fou, lui, contrairement à Vernon Subutrx et l’illustre Gaudissart, je suis sûr qu’il existe. C’est qui ?

Chroniques

8H45
4 min

Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Jeudi 25 mai 2017

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