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Carte du monde photographiée en Ethiopie

Vote FN : produit d'un monde "connecté et désintégré à la fois"

5 min
À retrouver dans l'émission

Comment Internet joue un rôle dans le refus de la globalisation.

Carte du monde photographiée en Ethiopie
Carte du monde photographiée en Ethiopie Crédits : Antoine BOUREAU / Photononstop - AFP

Dans le livre “L’Age de la régression”, récemment paru aux éditions Premier Parallèle, et qui regroupe les réflexions d’une quinzaine de grands intellectuels sur ce que nous observons dans beaucoup de pays et dont le score du Front National au premier tour est un révélateur - c’est-à-dire le refus de la globalisation et le repli national - le chercheur en sciences politiques bulgare Ivan Krastev livre une analyse fort intéressante. Fort intéressante car il établit un rapport entre ces phénomènes et l’évolution des technologies. Pour lui, s’inscrivant dans la lignée de penseurs comme l’américain Ken Jowitt, retour des nationalismes et replis identitaires ont pour cause à égalité les marchés et Internet. “Les marchés comme Internet, écrit Krastev, renforcent les penchants de l’individu à satisfaire ses préférences naturelles ; or l’individu préfère naturellement être en relation avec des gens qui lui ressemblent et préfère aussi instaurer une certaine distance avec ceux qui lui sont étrangers.” D’où un paradoxe : “ Nous vivons dans un monde qui est plus connecté qu’auparavant, mais qui est aussi moins intégré qu’autrefois. La globalisation connecte tout en désintégrant. Et de citer Jowitt qui disait que le monde post-guerre froide ressemblerait à “une sorte de bar pour célibataires” : “Tout un assortiment de gens ne connaissant ni d’Eve ni d’Adam, se draguant, allant chez l’un ou chez l’autre pour coucher ensemble, ne se revoyant plus ensuite, incapables même de se souvenir de leurs noms respectifs, retournant la semaine suivante dans le même bar afin d’y rencontrer quelqu’un d’autre. Un monde connecté et désintégré à la fois.” “Beaucoup d’expériences” donc, mais pas de “constitution d’identités stables et de loyautés véritables.” D’où une réaction se matérialisant par le retour à “un désir de frontières”.

Couverture de  "L'Age de la régression"
Couverture de "L'Age de la régression"

Mais Internet et la connexion jouent aussi sur les migrations. Et Krastev de faire un rappel. Quand ils comparèrent en 1981 le bonheur des nations, les chercheurs de l’université de Michigan “constatèrent avec surprise que le bonheur des notions n’était pas déterminé par le bien être matériel”. En gros, les Nigérians étaient aussi heureux que les Allemands de l’Ouest. Aujourd’hui, le bonheur est indexé sur le PIB, c’est ce que les études semblent conclurent. Comment expliquer ce changement ? “Entretemps,, explique Krastev, les Nigérians ont acquis des postes de télévision et des ordinateurs, et la diffusion d’Internet a permis aux jeuns Africains de voir comment vivaient les Européens et de voir à quoi ressemblaient leurs hôpitaux. La globalisation a fait du monde un village, mais ce village vit sous une dictature : la dictature des comparaisons globales.” On ne se compare plus aux plus proches, mais aux plus prospères des lointains. D’où une migration qui n’est plus une migration de masses comme ce fut le cas encore aux 20ème siècle, mais celle “d’individus et de familles”, une migration “inspirée non pas par de grands tableaux du futur brossés par des idéologues, mais par les photos que l’on trouve sur Google Map, des photos montrant ce qu’est la vie quotidienne de l’autre côté de la frontière.” Krastev ne pose aucun jugement politique ou moral sur ce qu’il appelle une “révolution migratoire”, mais en constate les effets en Europe où elle suscite une contre-révolution permanente, qui s’incarne dans les partis réactionnaires. “Dictature des comparaisons globales” “monde connecté et désintégré à la fois”, je trouve qu’il y a quelque chose d’intéressant dans ces deux notions.

Néanmoins, le raisonnement me semble comporter une contradiction. Pourquoi Internet ne provoquerait-il en Europe et en Amérique qu’un désir de vivre avec des gens qui nous ressemblent, en Afrique, qu’un désir de vivre comme un Européen ou un Américain ? Sommes-nous si différents pour qu’une même technologie - et des usages qui bon an mal an se ressemblent partout dans le monde - provoque des effets aussi diamétralement opposés selon les populations ? Les conditions de vie suffisent-elles à produire cette différence ? Je ne sais pas. Pour le dire autrement, s’il y une “dictature des comparaisons globales”, nous aussi Européens y sommes soumis, et je ne suis pas certain que ces comparaisons soient toujours en notre faveur : par certains aspects, il y a des ailleurs qui sont enviables, même pour nous Français. Ainsi peut-être Internet participe-t-il un effet paradoxal, à la fois plus fin et plus inquiétant que ce décrit Krastev : un repli sur soi, sans être certain que ce soit mieux chez soi. Ce qui n’est pas très confortable.

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