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Une caresse

Vous, qui caressez vos téléphones....

4 min
À retrouver dans l'émission

Du style dans nos gestes numériques.

Une caresse
Une caresse Crédits : DANIEL SORABJI / AFP - AFP

Un ami, à qui l’on demandait pourquoi il n’avait pas smartphone, a fait cette réponse inattendue : “je ne veux pas caresser mon téléphone.” Cette réponse est inattendue parce qu’en général, quand on demande à quelqu’un pourquoi il n’a pas de smartphone, il répond par un éloge de la déconnexion, un refus politique d’une soumission aux géants des Télécoms et de l’Internet, ou même, la profession d’un ascétisme moderne. Là, rien de tout ça, il s’agit d’un refus tellement terre-t-à-terre qu’il semble d’abord inopérant.

Quoi, vous dites-vous sûrement, mais je ne caresse pas mon téléphone ? Vous non, évidemment, mais les autres….Pour le constater, je vous invite à observer les mains des gens qui vous entourent, à regarder la manière dont ils prennent leur téléphone, dont ils effleurent l’écran pour l’activer (pourquoi certains utilisent-il le majeur, plutôt que l’index ?), mais surtout, regardez-les, regardez-vous, manipuler un téléphone sans l’utiliser (les réunions sont un moment parfait pour cela), il y a ceux qui lovent la pulpe d’un doigt dans le petit creux de l’iPhone, ceux qui grattent les bords avec l’ongle, ceux qui recouvrent l’écran de leur paume, comme pour le faire disparaître… Oui, il y a une gestuelle microscopique qu’avec un peu de mauvaise foi (mais est-ce intéressant de réfléchir sans aucune mauvaise foi ?) on pourrait rapprocher de la caresse.

Maintenant, pourquoi peut-on ne pas avoir envie de caresser son téléphone ? C’est LA vraie question. Mais pour y répondre, il faudrait déjà comprendre pourquoi on le caresse. On ne le caresse pas par amour. On ne caresse pas son téléphone parce qu’il a besoin d’être caressé, comme un enfant peut en avoir besoin. On ne le caresse pas parce qu’on espère qu’il ne nous caressera en retour. Encore que Durex - le fabricant de préservatif - a expérimenté une application qui utilise la fonction vibreur du téléphone pour que l’amant ou la maîtresse puisse, justement, caresser l’être désiré par téléphone interposé. Mais outre que cela pose des problèmes techniques majeurs (à moins de se mettre d’accord sur des horaires, il faut avoir tout le temps son téléphone dans son slip, ce qui n’est pas pratique), personne n’est dupe sur le fait que ce n’est pas le téléphone lui-même qui caresse, mais qu’il n’est alors qu’un truchement. Alors pourquoi caresse-ton son téléphone ? Quand le caresse-t-on ? Je ne sais pas très bien, et n’ayant pas la compétence d’un Barthes ou d’un Lacan, je préfère, si ça ne vous dérange pas, m’en tenir au constat. Certes, je pourrais vous expliquer pourquoi je caresse mon téléphone, mais je ne suis certain que vouliez vraiment le savoir.

Alors, pourquoi je vous parle de tout ça ce matin ? Parce qu’en faisant cette réponse incongrue, cet ami opérait un déplacement significatif et passionnant. D’ordinaire, on invoque le temps passé à utiliser notre smartphone, le nombre de fois que nous le vérifions par jour (une étude l’évaluait récemment à 46 fois par jour, ce que je trouve assez peu, une autre à 2 600 fois, ce qui me semble beaucoup) et on se réfère à ce qu’on appelle désormais “économie de l’attention”. Or, en disant qu’il ne veut pas “caresser son téléphone”, cet ami déplaçait le problème du plan quantitatif au plan qualitatif : ce qui le choque, ce qu’il refuse, c’est un certain type de geste, un engagement du corps et sans doute des affects, une posture au confins de l’esthétique et de l’éthique.. Bref, la critique quitte le plan économique pour devenir stylistique. Et c’est passionnant. C’est passionnant parce qu’on se retrouve avec la caresse du téléphone, de manière un peu dégradée j’en conviens, au coeur de ce dont parle Marielle Macé dans son livre - “Styles. Critique de nos formes de vie”. On ne peut pas penser la question des modes de vie, sans penser que toute vie est inséparable de ses formes, ses gestes, ses allures... “qui sont déjà des idées”. Et il serait étrange qu’il n’en aille pas pour nos vies numériques de même que pour le reste de décisions que nous sommes sans cesse enjoints à prendre.

Pour nous aider à penser cette question du style de vie, à être critique, Marielle Macé fait beaucoup de cas de la littérature. En matière numérique, force est de constater que la littérature ne nous est pas encore d’une grande aide. Rares sont les oeuvres qui abordent avec sérieux et délicatesse ce que nous engageons dans cette gestuelle nouvelle, dans ces postures qui tiennent autant à la manière dont nous nous exprimons dans les réseaux, comment nous nous présentons dans ces lieux, comment nous choisissons ceux où nous décidons d’apparaître. Questions trop triviales peut-être… mais sur la table du restaurant de l’Hôtel de Balbec, où le jeune Proust regarde les miettes et les serviettes froissées qui signent la fin du déjeuner - une scène décrite avec une telle précision qu’aucun lecteur ne pourra jamais plus regarder une table de fin de déjeuner sans penser à Proust - on se plaît à rêver qu’il y ait eu un téléphone posé, et une main qui le caresse.

Chroniques
8H45
5 min
Le Journal de la culture
Le Journal de la culture : Vendredi 4 novembre 2016
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