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LA VIGNETTE : Jonas Delaborde

5 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd’hui 5 minutes avec un dessinateur underground : [Jonas Delaborde ](http://www.jonasdelaborde.com/), artiste, directeur de fanzines.

JONAS DELABORDE
JONAS DELABORDE Crédits : Radio France

Pour son livre de dessins et de photos « Building Apocalypse City » paru aux Editions Sixpack France.

Qu’il s’agisse de dessin, de collage, de sculpture ou d’installation, le travail de Jonas Delaborde est perpétuellement tiraillé entre l’acte de bâtir et l’impulsion destructrice, le plan architectural et les métastases graphiques, l’austérité disciplinaire et le ricanement libérateur. Dans ses carnets faussement naïfs, Jonas confronte les formes épurées du minimalisme - un agencement rigoureux de parallélépipèdes et de triangles aux arêtes acérées, de stries horizontales et de surfaces aux perspectives faussées - à une prolifération d’excroissances organiques, déliquescentes et chaotiques. Tel un Haroun Tazieff du graphzine ressuscité dans les zones telluriques du cortex, Jonas Delaborde excave ses motifs des sédiments de la croûte terrestre, de la roche millénaire et des strates de calcaires, des torrents de lave figée, des antiformes et des stalagmites suintants. Une étendue de rhizomes architectoniques, volumes boueux et volutes solides qui s’enchevêtrent dans un no man’s land post-apocalyptique. Icebergs, grottes, volcans – l’humain n’est plus ou n’a jamais été. Un paysage mental d’où toute figure anthropomorphique est bannie, laissant apparaître au détour d’une brèche les contours de créatures mutantes dont ne subsistent que des carcasses osseuses ou des fragments d’organes. Pointillisme au vilebrequin et géométrie à la machette, dégoulinades et aspérités, Jonas est un équarrisseur doublé d’un architecte, un géologue égaré dans une faille spatio-temporelle où l’homme n’a jamais mis les pieds. A moins que ne subsiste comme trace de sa présence qu’un compost - ruines nécrosées et ossements calcifiés - duquel émergeraient de nouveaux édifices, à l’instar du monolithe de «2001, l’Odyssée de l’Espace» ? Jonas ne serait-il pas en train de nous refaire le coup de la Genèse ? Un monde à venir sur les décombres de la société de consommation? La construction d’un écroulement programmé? Ses dessins hallucinés témoignent en tout cas d’une vie intérieure intense et une volonté d’en découdre avec le Sacré avec des manières hérétiques, brutales et provocatrices (matériaux non nobles, remplissage au feutre et tracés à la règle, ode à la série Z poisseuse et au politiquement incorrect, sarcasme et humour noir...). Un carbone inversé de certaines tendances actuelles (post-pop, post-production et autre postitude), qui consiste à se forger une identité en allant piller l’underground, à se revendiquer d’une contre-culture qu’on aborde du bout des doigts pour la faire basculer dans le champ de l’art contemporain sous les hourras de l’institution. Jonas a choisi d’effectuer la démarche inverse, nettement plus risquée et salissante, qui consiste à déplacer le champ de l’art vers les souterrains les plus obscurs, vers les formes les plus triviales de la punkitude acnéique, vers le façonnement volontairement maladroit des fanzines et l’hermétisme des microcosmes avant-gardistes les plus radicaux. Autant de fragments refoulés de l’inconscient collectif et de symptômes d’entropie que Jonas prend le risque de coucher minutieusement sur papier, aux dépens d’une vie sociale plus consensuelle. Comme si la seule intensité de vie possible face aux zombies que nous sommes devenus se nichaient dans une culture de l’extrémisme et un imaginaire asocial hanté par des visions de mondes engloutis et de mythologies lovecraftiennes, de civilisations archaïques prophétisant que la nôtre est en sursis. Il n’est plus temps de jouer les puristes offusqués: l’héritage de l’architecture radicale, du contre-design et de la sculpture minimale devaient un jour ou l’autre se frotter à la réalité brutale et à la trivialité la plus crasse, à la souffrance endémique et à la pop culture la plus régressive, seule manière de dire le monde tel qu’il est, en état de décomposition avancée. En ce sens, Jonas Delaborde est un peu l’héritier de Mike Kelley et de Steven Parrino, moins dans la forme que dans les intentions. Jonas n’est pas à un paradoxe prêt : méthodiste du chaos primitif, prêt à dégainer le coutelas de Rahan, il se révèle aussi bien fan de harsh noise, de power electronics, de black metal et de toute autre expression de nihilisme sonore que disciple de Donald Judd ou de Richard Artschwager, et admirateur du design utopique d’Ettore Sottsass. Et puis, ce prénom qui le prédestinait: Jonas n’est-il pas l’un des douze prophètes qui désobéit à Dieu et trouva refuge dans le ventre d’une baleine? Lecteur de Schwob, enfin, Jonas semble avoir fait sienne la devise de Monelle, selon laquelle «toute construction est faite de débris, et rien n’est nouveau en ce monde que les formes. Mais il faut détruire les formes.» La condition sine qua non pour que Jonas, se libère du joug de l’art «appliqué» et nous livre une mythologie violemment poétique. Être un artiste post-tout, de nos jours, ce n’est pas rien. Julien Bécourt , 2009. Sur le site de Jonas Delaborde

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