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Marcel Proust

14 novembre 1913 : "Du côté de chez Swann" paraît aux éditions Grasset

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Refusé par plusieurs éditeurs, "Du côté de chez Swann" paraît finalement chez Grasset, le 14 novembre 1913, et à compte d’auteur. Fort de ce financement, Bernard Grasset n’a pas lu le manuscrit. Mais d’autres l’ont lu.

Marcel Proust
Marcel Proust Crédits : Apic - Getty

On connaît l’histoire, ressassée. Refusé par plusieurs éditeurs, Du côté de chez Swann paraît finalement chez Grasset, le 14 novembre 1913, et à compte d’auteur. Fort de ce financement, Bernard Grasset n’a pas lu le manuscrit. Mais d’autres l’ont lu.

Marcel Proust, qui connaît Gaston Gallimard, avait compté sur la NRF pour le publier. Mais de Jean Schlumberger à André Gide, en passant par Jacques Copeau, tout le monde se refuse à publier ce livre d’un auteur qu’on ignore, au sens fort, puisque personne ne comprend ou presque qui se cache derrière cette figure, croisée dans le monde parisien. On sait aussi qu’après beaucoup de regrets exprimés par Gide et d’autres, la NRF publiera la suite d’A la recherche du temps perdu, Proust ayant pardonné les offenses. Ce petit récit est naturellement intéressant en soi pour l’histoire littéraire, mais Proust n’est pas le premier artiste à n’avoir pas été compris immédiatement. On a d’ailleurs exagéré cette incompréhension. Le livre se vend, n’est pas mal accueilli par la critique et le Times literary supplement en fait grand cas et place Proust au rang des émules d’Henry James*.

D’autres sauront mieux dire la nouveauté inouïe de l’œuvre et la fascination qu’elle exerce depuis un siècle. Et chacun vit avec le petit Marcel, découverte émerveillée parfois (ce monde proustien), descente aux enfers le plus souvent (la passion, le désir… et tout ce qui s’ensuit). On se contentera dans cette dernière chronique d’insister sur l’extraordinaire correspondance entre ce livre et le siècle qui s’ouvre en 1913, contenue dans ses premiers mots : « longtemps je me suis couché de bonne heure ». La réflexion sur le temps, sur sa consistance, sur sa relativité – les articles d’Einstein datent de 1905 – sur la mémoire et les mécanismes mentaux qui la gouvernent, voilà bien des repères du siècle. Et ce je, exploré, mis à distance, objectivé, étudié, exalté, haï… qu’en dire ? Et encore le rêve du sommeil que Freud a analysé.

Mais, au-delà d’un monde qui s’efface et d’un autre qui s’ouvre, tableau saisissant d’une société qui change, même si elle est réduite à une petite élite, l’histoire cherchera dans cette œuvre une autre originalité radicale. N’en déplaise à certains professeurs de littérature, ce ne sont pas nécessairement les grands événements, les grandes convulsions de l’Histoire, qui font les grandes œuvres d’art. La guerre, le malheur, les désastres à venir accoucheront d’oeuvres importantes.

Mais LE livre majeur de la littérature française du XXème siècle paraît en 1913, après la plus longue période de paix et dans une certaine mesure, de prospérité, que la France ait connue depuis 150 ans. Et cette œuvre parle, avant les sciences sociales et la psychanalyse, de ces choses cachées qui nous hantent, et de la déraison qui nous guette. Du côté de chez Swann paraît donc être un livre de la paix. Mais, en même temps, ce qu’il révèle de l’être humain laisse entrevoir des profondeurs aussi inquiétantes qu’insoupçonnées. Comme l’écrit Proust lui-même : « La raison ne pénètre pas dans les contrées profondes où gisent nos croyances ».

Malgré les apparences, le décor est planté pour les fureurs du siècle.

  • cité par Michel Erman

Retrouvez aussi notre Grande Traversée consacrée à l'été 1913.

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