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(Auto)portrait(s)

1h

Par Aurélie Djian et Lionel Quantin

Autoportrait
Autoportrait

J’ai commencé à écrire, en écoutant des voix, en retranscrivant, à la virgule près , des entretiens d’écrivains. Comme les étudiants des Beaux Arts apprennent à peindre en copiant des tableaux de maîtres, j’ai ressenti le besoin, confusément, de m’immerger concrètement dans les paroles d’écrivains avant de pouvoir écrire en disant « Je ». J’ai ainsi constitué, en marge de ma pratique de critique littéraire, une collection de voix d’écrivains et surtout j’ai conservé, mémorisé amoureusement ce qu’on coupe d’habitude au montage : repentirs, blancs, hésitations, reprises, le « off » de l’entretien, « ça, c’est entre nous, hein ? » , des choses idiotes et douces qui ne servaient strictement à rien, mais incarnaient pour moi l’allure d’un être, le charme d’une voix, l’empreinte d’un corps en mouvement : le je ne sais quoi et le presque rien qui m’ont donné par dessus tout envie d’écrire.

J’ai compris, en parlant avec des artistes, que ma drôle de pratique de scribe amoureuse ressemblait beaucoup à la pratique du portrait, notamment en peinture, voire à celle de l’autoportrait : une forme d’adresse indirecte, parler de soi en parlant d’autrui qui autorise, peu à peu, à dire Je. Autour de ces pratiques qui articulent heureusement l’intériorité et l’altérité s’organisent des vies méthodiques qui sont souvent des vies d’atelier : un certain rapport au temps et à l’espace, un apprentissage de la durée, de la retraite et de la solitude. Ces réalités singulières créées par les artistes en même temps que leurs œuvres me fascinent depuis toujours.

« Créer un petit monde ? », suggère Emmelene Landon dans Portrait(s) de George , « Je n’impose mes idées qu’aux portraits, car j’ai une certaine aversion pour l’idée américaine de role model : je ne suis un exemple pour personne. Pas de monde parallèle, pas de promesse ultérieure, seulement ce petit jardin à l’est de Paris, ceux de mes voisines, et mon atelier. Bruits indistincts des courettes en ville : la toux d’une fille à côté, le choc des assiettes qu’on débarrasse, des rires d’enfants. Je suspends la peau de deux harengs de mon dîner sur un fil à linge pour nourrir les oiseaux. »

Portrait d'Edouard Levé
Portrait d'Edouard Levé

Emmelene Landon a peint le portrait d’Édouard Levé, en deux-trois poses, avant qu’il ne se tue. J’avais un projet de livre d’entretiens avec lui. Photographe et écrivain, il avait joué le jeu comme on pose pour un tableau : deux-trois heures de conversation à bâtons rompus sur des questions de littérature générale comme sur la vie, l’amour, la mort. Ça ressemble à la manière dont j’écris mes livres, disait-il. Il a d’ailleurs choisi d’écrire un entretien fictif (avec lui-même) plutôt qu’un texte d’artiste pour présenter sa série photographique Reconstitutions .

« Le portrait d’Édouard n’a peut-être rien à voir avec Édouard » , écrit Emmelene Landon. « Il est pourtant immédiatement reconnaissable. Avant de mourir, Édouard ne voulait plus être photographié par quelqu’un d’autre que lui-même, afin de contrôler son image qu’il voulait en adéquation avec ses recherches (…) Pourtant, il a aimé poser pour mon portrait, et le portrait lui-même (…) Peut-être parce que poser pour un tableau manquait à son éventail d’expériences (…) Édouard a trouvé la solution pour faire son Autoportrait : l’écrire. Son livre est une longue suite de remarques concernant ses goûts et ses critères. Il passe de phrases comme : « Mon visage filmé il y a quinze jours en super 8 a l’air plus ancien que mon visage filmé il y a dix ans avec une caméra numérique. » à « J’ai plusieurs fois fait l’amour avec deux femmes. »

Yves Chaudouët refuse vigoureusement l’idée selon laquelle toute oeuvre serait un autoportrait. Ce qui l’intéresse dans la pratique du portrait, c’est l’altérité, la rencontre : « le courage de la transcription » et « la rigueur de l’écoute. » Yves Chaudouët fait des portraits pour « retenir » des personnes (leur peau), comme on retient un poème (son souffle). Ses portraits sont des peintures à l’huile sur bois, poncées régulièrement : « plusieurs séances de pose successives, superposées, grattées entre chaque » produisent des effets de transparences saisissants.

Yves Chaudouët fait le portrait, en mots et en peinture, d’un artiste qu’il admire. Et réciproquement : Paul Cox fait le portrait d’Yves Chaudouët.

J’ai envie de donner à entendre des équipes de création et des vies d’atelier : comment des artistes se mettent dans « l’état de faire de belles choses » . Comment ils parlent de leur travail et de celui des autres. Les effets de miroirs et leurs reflets dans les œuvres des uns et des autres.

J’ai envie de mettre en relation des paroles d’artistes, des vies d’ateliers et des voix d’écrivain de ma collection, inédits. Mettre en sons des processus de création qui convergent et se répondent : (auto)portrait(s).

Maison et Atelier d'Yves Chaudouët à Bazas
Maison et Atelier d'Yves Chaudouët à Bazas

Avec :

Emmelene Landon , peintre, écrivain, réalisatrice de vidéos et de créations

radiophoniques

Yves Chaudouët , peintre, écrivain, metteur en scène

Paul Cox , peintre, écrivain, scénographe

Lecture d'Autoportrait d'Edouard Levé par Bertrand Schefer

Bibliographie :

Portrait(s) de George , Emmelene Landon, Actes Sud, 2014

Essai la peinture (texte en cours d’écriture), Yves Chaudouët

Autoportrait , Édouard Levé, P.O.L, 2005

A Sentimental Journey II, 2000 - Sérigraphie sur aluminium - 9 modules de 68 x 68 cm
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