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Hallucinations auditives

1h

un Atelier de Création proposé par Evelyne Gayou, réalisé par Rafik Zénine

Avec :

  • Quentin , Wilfrid , Caro et Valy

  • et le Professeur Jean Naudin

mixage : Catherine Déréthé

prises de son : Chantal Nouvelot, Pierre Minne

lecture : Lucile Commeaux

documentaliste Ina : Pascal Lebeurier

Les hallucinations auditives touchent aujourd'hui une personne sur trois. Elles entendent des voix ou des musiques spontanées souvent désagréables et à des niveaux sonores très élevés. Certains artistes en font leur source d'inspiration mais les plus concernés sont les schizophrènes : 70 % d'entre eux ont des hallucinations auditives, ainsi que 50 % des personnes souffrant d'anxiété ou de troubles de l'humeur.

Au cours de cette émission nous irons à la rencontre de schizophrènes qui témoignent de leurs hallucinations, de chercheurs, de médecins et d'artistes. Ils nous emmèneront dans des mondes aux bords flous ou réalité et imaginaire se mêlent, temps et espace se croisent, religiosité et science s'interpellent, dans une réflexion des plus stimulante.

Hallucinations auditives
Hallucinations auditives

Extrait sonore sur les hallucinations auditives, issu du symposium Hearing Voices en avril 2013 à l'Université Stanford, au Center for Computer Research in Music and Acoustics - CCRMA

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Tanya Luhrmann chercheuse en anthropologie à l'Université Stanford (Californie) a mené une enquête comparative en 2012, entre trois échantillons de 20 adultes schizophrènes de trois cultures différentes : des Américains de Californie, des Africains du Ghana et des Indiens d'Inde. Ils ont été recrutés via des hôpitaux psychiatriques, 50 % sont des hommes et 50 % des femmes. Tous entendent des voix.

Les questions posées concernaient leurs hallucinations auditives :

  • la phénoménologie : combien, à quelle fréquence, sous quelle forme sensorielle ?

  • est-ce qu'ils connaissent ces voix, est-ce qu'ils peuvent les contrôler ?

  • est-ce qu'elles sont inquiétantes, et pourquoi ?

  • est-ce que les messages sont positifs ou négatifs ?

  • est-ce que ces voix sont internes où ont-ils la sensation qu'elles proviennent de l'extérieur

En résumé, les différences que Tanya Luhrmann constate entre les trois groupes sont importantes :

  • les Américains entendent des voix leur disant qu'ils sont des moins que rien et qu'ils devraient mourir

  • les Africains entendent clairement la voix de Dieu qui leur conseille de ne pas prêter attention aux voix du Mal

  • les Indiens entendent des proches ou des parents ennuyeux qui leur disent de bien s'habiller et être propres.

Les Américains se conforment au diagnostic de la schizophrénie qui leur est attribué, ils se reconnaissent complètement dans la description qui en est faite dans les livres et attendent des médecins qu'ils leur donnent des médicaments puisque c'est leur travail. Les schizophrènes américains sont souvent convaincus qu'ils sont atteints d'une maladie du cerveau, héréditaire, proche de la paranoïa, de la bipolarité et de la dépression maniaque.

Pour les Américains, entendre des voix signifie être fou, donc ils évitent d'en parler, d'autant plus que cette expérience leur est pratiquement toujours désagréable.

14 sur 20 ne connaissent pas les voix qu'ils entendent

2 entendent des voix de personnes célèbres - qui peuvent changer -

2 entendent des voix de personnes peu sympathiques

2 entendent leur père ou beau-père… (qui les avaient battus)

En Inde, entendre des voix ne signifie pas être fou. Le phénomène est plutôt décrit sous le terme "d'attaque spirituelle" car les gens préfèrent parler de sorcellerie plutôt que de schizophrénie. Ils connaissent plus souvent les voix qu'ils entendent que les Américains. il s'agit d'un parent, un voisin, une infirmière de l'hôpital. Mais surtout les voix (en premier lieu celle de Dieu) sont bienveillantes chez la moitié des sujets. Et quand elles ne le sont pas, d'autres voix interviennent pour suggérer de ne pas y prêter attention.

Alors que pour les Américains, les voix positives ne sont qu'une vague lueur dans un univers sombre, en Inde les voix sont positives dans 80 % des cas. En Inde la moitié des personnes entendent les voix de leurs proches : père, mère, beau-père, sœur, frère, parfois disparu, qui leur intiment l'ordre de faire des tâches matérielles : cuisiner, faire le ménage, manger, se laver, ou des conseils de bonne conduite : ne pas fumer, ne pas boire… Les personnes ont plaisir à entendre ces voix positives et s'amusent parfois avec elles.

En Afrique, les voix sont généralement interprétées comme un message spirituel. La moitié des personnes les trouvent positives, elles sont plus souvent familières que dans l'échantillon d'Américains, et beaucoup de témoins relatent des échanges avec la voix même quand celle-ci est négative.

Souvent les voix tiennent des discours à connotation sexuelle et provoquent de la honte.

Pour Tanya Luhrmann ces différentes interprétations des hallucinations auditives en fonction des cultures sont représentatives de la façon dont on considère les phénomènes mentaux. Pour les Américains l'esprit est un endroit privé. Pour les Indiens l'esprit est envisagé dans un procès social - les autres savent pour vous et vous conduisent sur le chemin de la compréhension. En Afrique, l'esprit est une substance, la qualité morale est une racine et elle est positive.

Si Tanya Luhrmann sait que l'enfant à partir de trois ans prend conscience que l'autre à un esprit,

elle constate que certains aspects de cet « esprit » varient selon les cultures. Elle en tire toute une série d'interrogations qui sont autant de sujets de recherche pour l'avenir :

  • comment se caractérise la séparation entre esprit et non-esprit, est-elle franche ?

  • quel degré d'importance donner à l'intériorité ?

  • est-ce que la pensée relève du réel ?

  • quels sont les sens qui comptent le plus ?

  • les autres sont-ils supposés savoir ce que l'on pense ?

  • comment le langage est-il lié à la pensée ?

à lire le dernier ouvrage de Tanya Luhrmann :

Luhrmann, Tanya M. (2012) When God talks back : Understanding the American Evangelical Relationship with God . New York, NY : Alfred A. Knopf, Inc.

Entretien avec Diana Deutsch chercheur à l'Université de Californie à San Diego (UCSD)

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5 min
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Évelyne Gayou : Diana Deutsch, vous êtes professeure à l’Université de San Diego en Californie dans le département de psychologie, et aussi musicienne. Selon vous, en quoi consistent les hallucinations musicales ?

Diana Deutsch : Je vais vous répondre sur les hallucinations musicales mais sachez que je travaille aussi sur les hallucinations vocales c’est-à-dire lorsque les gens entendent des mots fantômes et des phrases qui ne sont pas véritablement là. J’ai mis en ligne des exemples à l’adresse http://www.philomel.com/phantom_words/phantom.php. Sur le site un texte décrit ces phénomènes et trois exemples sont à écouter.

Je me suis intéressée à l’hallucination musicale parce qu’un audiologiste m’a appelée un jour pour me parler d’une patiente intéressante. Cette patiente travaillait dans un magasin et, tout à coup, il lui a semblé que le haut-parleur diffusait le chorus de Glory Glory Alléluia très fort et de manière répétée. À la fin de la journée elle ne comprenait pas pourquoi elle entendait toujours ce chorus, même après avoir quitté le magasin, et toujours aussi fort. Comme elle ne parvenait pas à se débarrasser de ce son, elle a décidé de consulter un audiologiste qui m'a contactée. J’ai discuté avec cette patiente, elle m’a confirmé son histoire et m’a raconté qu’elle a entendu d’autres hallucinations musicales après celle-ci. Ces hallucinations se déclenchent souvent de façon très soudaine.

E.G : Ces hallucinations touchent seulement les adultes ou également des enfants ?

D.D : Cette femme était âgée. La plupart des personnes qui font l’expérience d’hallucinations musicales sont âgées, certaines ont des problèmes d’audition. Ces gens ont souvent une expérience musicale, ils ont tendance à entendre des phrases répétées qui les rendent fous. Bizarrement, ils entendent des chants religieux et patriotiques avec des chœurs masculins et non pas féminins. Personne ne sait pourquoi, mais cette configuration domine parmi les hallucinations musicales. Aux États Unis, le chœur de Glory Glory Alléluia est le morceau de musique le plus fréquent dans les hallucinations musicales, mais on rencontre aussi d’autres types de chants religieux et patriotiques. À l’opposé, il existe une autre catégorie de personnes qui ne souffrent pas de problèmes d’audition et qui ne sont pas âgées elles entendent une musique différente, très complexe qu’elles trouvent souvent agréable. En fait, un continuum relie ces deux catégories extrêmes.

E.G : Pour illustrer ce continuum, pourrait-on penser à un compositeur qui entend une musique et la couche sur le papier comme si on la lui dictait ?

D.D : Je demande toujours aux personnes qui souffrent d’hallucinations musicales si elles peuvent écrire la musique qu'elles entendent. À une exception près, elles ne sont pas capables de mettre cette musique par écrit car la musique est trop rapide. La situation est proche de celle où, en vous réveillant après un rêve, vous ne vous souvenez de votre rêve que quelques secondes avant de l’oublier. Mais une personne a répondu qu’elle avait entendu un morceau de musique très lent qu’elle a pu mettre par écrit. En règle générale, les gens n’en sont pas capables de se souvenir de l’hallucination en détail. Mais lorsqu’ils y parviennent, l’hallucination se révèle très précise et complexe.

E.G : Disposons-nous d’un fragment de réponse pour expliquer ce qui arrive à ces personnes ?

D.D : Jusqu’à peu la littérature sur les hallucinations musicales était assez rare. Cela est intéressant car, au cours des derniers siècles, les scientifiques se sont penchés sur la musique d’un point de vue médical. Par exemple, la Royal Society de Londres au XVIIe siècle était très intéressée par la perception de la musique. Mais les hallucinations n’étaient pas mentionnées, ce phénomène est récent. Deux raisons me viennent à l’esprit. Premièrement, nous sommes sans cesse bombardés de musique que nous le voulions ou non, dans les supermarchés, dans les restaurants, etc. Notre cerveau a peut-être évolué, il s’est adapté à cette quantité de musique. Ceci pourrait expliquer que ces phénomènes aient lieu maintenant. Je pense aussi à une seconde raison liée à des médicaments qui ont été mis récemment sur le marché. Je ne vais pas nommer ces médicaments car si quelqu’un les prend je ne voudrais pas l'effrayer. Mais quand on demande aux personnes quels médicaments elles prennent, certains noms reviennent. Pour l'instant je n’ai pas assez de preuves, donc gardons cette hypothèse pour plus tard.

E.G : Ces hallucinations sont-elles agréables pour les personnes qui en font l’expérience ?

D.D : Les personnes âgées qui ont des problèmes d'audition entendent cette musique répétitive, comme cette vieille dame qui entendait les chœurs de Glory Glory Alléluia . Ces hallucinations les dérangent beaucoup et elles voudraient s’en débarrasser, mais ces hallucinations semblent n'obéir qu'à leur propre volonté.

E.G : Personne ne les trouve agréables ?

D.D : Pour l’autre catégorie de personnes dont je parlais tout à l’heure, qui entendent une musique complexe, l’expérience est différente, elles la trouvent très intéressante et l’accueillent bien. Ces personnes ne trouvent pas la musique trop forte alors que la première catégorie de personne se plaint souvent du volume de la musique.

E.G : Existe-t-il une relation entre ces hallucinations et une forme de religiosité ?

D.D : Cette question est très intéressante car les hallucinations du premier groupe sont souvent religieuses sans que les personnes elles-mêmes soient particulièrement religieuses. Certains m’ont même écrit pour me dire qu’il existait des hallucinations religieuses athées car ils sont athées. Entendre des chants religieux et patriotiques est peut-être lié au fait qu’ils entendaient cette musique dans leur enfance. Aujourd’hui, les gens sont moins religieux qu’autrefois, la prochaine génération touchée par les hallucinations musicales entendra peut-être plutôt des jingles de publicité !

E.G : Il y aurait donc un lien avec la mémoire, la façon dont elle se développe et régresse ? Avez-vous mené des recherches sur ce point ?

D.D : Ces hallucinations montrent que nous emmagasinons beaucoup de souvenirs musicaux. Dans le second groupe, qui entend une musique complexe et expressive, les gens expliquent souvent qu’ils entendent une musique très détaillée et qu’ils ne se pensaient pas capables de s’en souvenir de cette manière. Ce type d’hallucination nous apprend que nous conservons des souvenirs extrêmement détaillés et élaborés de représentations musicales, même si nous ne pouvons pas les convoquer volontairement.

E.G : Les neurosciences nous offrent-elles de nouvelles informations ?

D.D : J’espère que les neurosciences peuvent nous proposer de nouvelles informations. Le problème est le suivant : comme les gens ne peuvent pas contrôler les hallucinations musicales, il est compliqué de les étudier. On ne peut pas mettre quelqu’un dans un scanner IRM et lui demander d’halluciner puis d’arrêter. L’hallucination vient et disparaît selon son bon plaisir, en quelque sorte. Certaines personnes disent pouvoir adoucir leur hallucination au prix de beaucoup d’efforts, d’autres n'y parviennent pas. Le plus souvent ils peuvent seulement changer la chanson qu’ils entendent mais pas son niveau sonore.

E.G : Qui d’autre travaille sur ce sujet des hallucinations musicales ? Vous m’avez dit que cette problématique était très récente.

D.D : Oliver Sacks a écrit un livre intitulé Musicophilia où il consacre un chapitre aux hallucinations. Il est intéressant de constater que les personnes qu’il décrit sont également des personnes qui m’ont écrit. Il a aussi écrit sur l’hallucination musicale dans son ouvrage plus récent, Hallucinations . Même si c'est difficile d’étudier la question de manière expérimentale, je cherche par exemple à trouver quel volume sonore atteindre pour noyer une hallucination.

E.G : Qu’aimeriez-vous apprendre à travers cette expérience ?

D.D : Pas grand-chose en fait ! C’est une des expérimentations que je pense pouvoir réaliser avec des gens qui souffrent d’hallucinations musicales. Ils arrivent à ne plus entendre l’hallucination en augmentant le son de la radio par exemple. Il serait intéressant de préciser ce volume sonore et de montrer qu’il n’a pas à être très élevé.

D’autres personnes ont envisagé la médication pour se débarrasser des hallucinations. Dans certains cas, on pense que ces hallucinations sont un phénomène épileptique qui pourrait disparaître avec des médicaments anti-épileptiques. Ce traitement peut aider certaines personnes mais, pour la plupart, il ne fonctionne pas. Cette conclusion est très déprimante, je voudrais trouver quelque chose de plus positif. Pour être franche, je reçois surtout des emails de gens qui souffrent d’hallucinations et qui veulent s’en débarrasser, ou bien de membres de la famille qui me demandent des conseils pour leurs proches. Je ne suis pas une psychologue clinique et je ne me permettrais pas de donner des conseils. Je suis une psychologue expérimentale, la phénoménologie m’intéresse beaucoup car elle montre que nous transportons dans nos têtes des quantités incroyables de musique dont nous ne sommes pas conscients. De même que nous ne savons pas à quel point ces souvenirs musicaux peuvent être détaillés. Ceci nous apprend beaucoup de choses sur la mémoire musicale. Cet aspect du problème est plus positif d’un point de vue expérimental.

Musiques (de l'émission) :

Alamout , Glen Hall (album Hallucinations: Music and words for William S. Burroughs - 1999),

Revolution , Laurent Rochelle (album Machines Acoustiques, 2009) CEZ 4068

Star Spangled Banner , Jimi Hendrix 1969

Einstein on the beach , Phil Glass

Headphonic 0/1 , Ryoji Ikeda

La trace d'un pas humide , Evelyne Gayou

Presque rien N° 2 ou Ainsi continue la nuit dans ma tête multiple , Luc Ferrari

Requiem (Sanctus ), Michel Chion

Samba pour un jour de pluie , Michel Chion

France Culture Papiers n°8
France Culture Papiers n°8 Crédits : Radio France


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