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La boîte aux lettres d’Antonio Machado

59 min

de Sophie Nauleau et Véronik Lamendour

Prise de son à Collioure, du cimetière jusqu’à la mer : Arthur Gerbault

Mixage de retour en studio :

la boîte aux lettres d'Antonio Machado au cimetière de Collioure
la boîte aux lettres d'Antonio Machado au cimetière de Collioure Crédits : V. Lamendour

Avec Pedro Soler, Joëlle Santa Garcia, Soledad Arcas,

Paul Combeau, Miguel Martinez, Michel Moly & Jacques Issorel.

Ainsi que les voix de Anne Alvaro, Colette Magny, Jean Ferrat,

Arianna Savall, Francisco Montaner, Paco Ibañez,

Atahualpa Yupanqui, Maria Casarès, Beñat Achiary,

André Velter & Gaspar Claus.

Caminante, no hay camino

Se hace camino al andar

Il est des refrains qui galopent en boucle dans la mémoire, et valsent jusqu’à l’ivresse. Même sans parler la langue de Cervantès, ni lire Calderón dans le texte. On les découvre un jour ou l’autre, golpe a golpe, verso a verso , et l’on sent qu’ils vous tiennent pour la vie. Plus irradiants qu’un songe.

Est-ce parce qu’il en va ainsi de tous les mots ardents d’Antonio Machado, que ce poète au regard d’ombre ne cesse de recevoir des offrandes, des fleurs, des signes, des billets doux ou des missives révoltées, et surtout du courrier, plus de 70 ans après sa mort ?

Machado dort à Collioure , au pays catalan des peintres fauves, des pêcheurs, des bleus intenses de la mer et du ciel, des voiles, de la tramontane, du vin et des exilés.

S’en venir le cœur léger voir sa tombe à l’entrée du cimetière, c’est se souvenir soudain des affres de La Retirada , apprendre que le nom des plages de la Côte Vermeille, où l’on se baignait enfant, fut celui des « camps de concentration » du terrible hiver de 1939. Et la route des vacances méditerranéennes, toute d’impatience, d’innocence, d’été et de joie, d’un prendre un sacré coup.

À Collioure, à la casa Quintana où il fut accueilli, le poète andalou des Champs de Castille n’a pas vécu un mois. À bout de force et de souffle, après trois années passées à fuir le franquisme jusqu’à franchir exténué sous la pluie la frontière gardée, il y est mort le 22 février 1939, un mercredi des Cendres, à l’âge de 63 ans.

Dans la poche de son vieux pardessus, son frère José a retrouvé ce fameux « petit bout de papier froissé », sur lequel Don Antonio avait noté trois choses : les premiers mots du monologue d’Hamlet, Être ou ne pas être, là est la question un quatrain corrigé d’un poème dédié à Guiomar, son ultime amour secret et enfin ce dernier vers inédit : Estos dias azules y este sol de la infancia (Ces jours d’azur et ce soleil de l’enfance ). Sa mère, Ana Ruiz, ne lui survivra que trois jours, dans cette même chambre qu’ils partageaient dans la petite pension de famille qui n’a pas bougé depuis.

Du berceau à la tombe, tous deux reposent ensemble, mais des inconnus des quatre coins du monde se chargent depuis lors de ne pas laisser l’éternité en paix. Ô Mort la voie est ouverte annonçait Aragon dans sa « halte de Collioure », comme un cri qui ne serait pas resté lettre morte. Car même condamné à l’exode et, selon les mots de Rafael Alberti, enterré dans une autre terre , Machado est plus vivant que la plupart des vivants d’aujourd’hui.

C’est l’histoire incroyable d’une boîte aux lettres scellée sur la tombe du poète, à l’initiative de Manolo Valiente pour conserver tant de correspondance adressée « en poste active ».

Une boîte aux lettres qui donne un souffle neuf à l’au-delà.

Un sens inespéré au cimetière.

Une foi épistolaire.

Telle une main tendue entre deux mondes, la boîte aux lettres d’Antonio Machado réconcilie le post mortem et l’ici-bas.

On peut chanter ses sombres nuits d’été avec Paco Ibañez. Avec Goytisolo, à l’ombre de sa tombe et au son des oiseaux, on peut lever son verre . Seul, on peut oser lui écrire une lettre. Jamais elle ne vous reviendra avec la formule toute faite : « n’habite plus à l’adresse indiquée ».

À croire que tous les châteaux en Espagne ne sont pas choses si vaines…


Remerciements à Madeleine Claus et Queti Otero

& un salut par-delà les Pyrénées à Verónica Sierra Blas et sa jeune quadrilla d’archivistes.

Pedro Soler à la guitare et André Velter au micro d'Arthur Gerbault Cimetière de Collioures
Pedro Soler à la guitare et André Velter au micro d'Arthur Gerbault Cimetière de Collioures Crédits : Sophie Nauleau

Todo pasa y todo queda,

pero lo nuestro es pasar,

pasar haciendo caminos,

caminos sobre el mar.

Nunca persequí la gloria,

ni dejar en la memoria

de los hombres mi canción

yo amo los mundos sutiles,

ingrávidos y gentiles,

como pompas de jabón.

Me gusta verlos pintarse

de sol y grana, volar

bajo el cielo azul, temblar

súbitamente y quebrarse...

Nunca perseguí la gloria.

Caminante, son tus huellas

el camino y nada más ;

caminante, no hay camino,

se hace camino al andar.

Al andar se hace camino

y al volver la vista atrás

se ve la senda que nunca

se ha de volver a pisar.

Caminante no hay camino

sino estelas en la mar...

Hace algún tiempo en ese lugar

donde hoy los bosques se visten de espinos

se oyó la voz de un poeta gritar

« Caminante no hay camino,

se hace camino al andar...

Golpe a golpe, verso a verso...

Murió el poeta lejos del hogar.

Le cubre el polvo de un país vecino.

Al alejarse le vieron llorar.

« Caminante no hay camino,

se hace camino al andar... »

Golpe a golpe, verso a verso...

Cuando el jilguero no puede cantar.

Cuando el poeta es un peregrino,

cuando de nada nos sirve rezar.

« Caminante no hay camino,

se hace camino al andar... »

Golpe a golpe, verso a verso.

Antonio Machado , Cantares .

Copie de l'acte de décès d'Antonio Machado
Copie de l'acte de décès d'Antonio Machado
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