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L’oreille entre les dents

59 min
À retrouver dans l'émission

Produit et réalisé par Michel Sidoroff

Depuis 1959, date de la disparition de Benjamin Péret, rares ont été les émissions radiophoniques consacrées à celui qui fut le compagnon d’aventure et de révolte d’André Breton, et l’un des tout premiers fondateurs du mouvement surréaliste.

Deux raisons principales à cette rareté. La première réside probablement dans le caractère tout à fait déroutant de sa poésie : Benjamin Péret met en pratique d’une façon résolue et presque absolue le principe d’arbitraire souhaité par Breton dans l’élaboration de l’image surréaliste. Ce qui ne signifie par pour autant qu’il s’agisse d’absurde ou de gratuité. L’image surréaliste n’est pas gratuite. Elle réunit des éléments hétéroclites ou opposés afin de provoquer le surgissement d’une nouvelle réalité, réalité dont les surréalistes savaient qu’elle plongeait ses racines dans l’inconscient. Mais Péret pousse très loin l’expérience, en abolissant toute hiérarchie entre les objets : animaux, objets manufacturés, figures historiques, concepts philosophiques, fruits et légumes, tout passe par la machinerie merveilleuse de Benjamin Péret, sans la moindre préséance. Si les poètes, même les moins compromis, ne sont jamais entièrement exempts d’attitude , à tout le moins d’une ombre de pose, Benjamin Péret s’est toujours placé en dehors du petit cirque littéraire, au point de finir sa vie misérablement, obligé de travailler de nuit comme correcteur d’imprimerie alors qu’une maladie cardiaque le menaçait gravement.

Et quand il s’est agi de rejoindre les combattants révolutionnaires espagnols, en 1936, Benjamin, contrairement à d’autres plus célèbres et plus diserts, n’a pas prévenu la presse. Il a simplement pris son fusil.

L’autre raison du silence qui a régné autour de Péret tient précisément à cet aspect essentiel de sa vie : l’engagement révolutionnaire, d’abord au PC, puis très vite parmi les oppositionnels de gauche du PC, et enfin dans des allers-retours entre la IVième Internationale et le mouvement anarchiste. Quand d’autres, comme Aragon, chantaient le Guépéou de Staline et les mérites de la poésie « engagée », Benjamin Péret refusait d’asservir sa plume et rédigeait « Le Déshonneur de poètes ». Cela ne l’avait pas empêché d’écrire « Je ne mange pas de ce pain-là », suite de cris politiques extrêmement violents, dont le caractère paroxystique est la justification artistique.

Depuis 1945, la puissance du stalinisme en France, son implantation profonde dans les milieux artistiques, résultat d’une alliance conclue avec De Gaulle, n’avait pas facilité la reconnaissance de Benjamin Péret, qui, d’ailleurs, ne la réclamait pas.

Les comédiens d’aujourd’hui connaissent peu Benjamin Péret. Il eut pourtant pour ami Pierre Brasseur, qui se fit un plaisir d’enregistrer les textes de « Je ne mange pas de ce pain-là »… Nous avons retrouvé, grâce à l’Association des Amis de Benjamin Péret, l’un de ces enregistrements. Nous l’avons placé au centre d’un parcours qui se veut à la fois une initiation à la poésie de Péret et le récit d’une courte aventure partagée avec les comédiens et l’équipe technique. On ne peut parler de sa poésie sans parler de sa vie, mouvementée, difficile, souvent romanesque. L’Amérique Latine y a pris une grande place ( Péret a écrit sur les mythes amérindiens et a traduit Octavio Paz). Le militantisme aussi. Gérard Roche, Guy Prévan, dans les entretiens, aident à tracer les grandes lignes de cette vie. Claude Courtot, auteur d’une « Introduction à la lecture de B. Péret », explique malicieusement comment la nature même de cette poésie est rétive à l’analyse littéraire classique :

« Non n’est qu’une botte de radis qui se sèchent comme un quelconque président de la République »

L’accès aux textes nous fut grandement facilité par les Éditions José Corti, fidèles de Benjamin Péret et complices de l’aventure.

Il ne fut pas difficile d’entraîner les comédiens et l’équipe, ravis de découvrir cette poésie si libre, dans quelques petites provocations, tracts à l’appui, qui nous permirent de tester l’impact des poèmes de « Dormir dormir dans les pierres » ou de « Je sublime » ou d’un titre comme « Mort aux vaches et au champ d’honneur ». La galerie Vivienne, la fac de Censier et le jardin du Luxembourg nous entendirent, dans des plans sonores variés... Nous avions pour cela créé le sigle L.O.H.S. : Les Ondes à l’Heure du Surréalisme…

L’oreille est tendre comme le fut Benjamin Péret. On peut la tenir entre les dents, comme le couteau que nous prêtent les défenseurs du droit d’exploiter. Elle se promène dans les poèmes de Péret comme un être à part entière, au milieu de cascades d‘images rebondissant de relative en relative, et guette l’explosion:

« Et nous n’en finirions pas s’il nous fallait parler de tous les boutons de porte vomissant quand la main les empoigne de tous les escaliers qui se bouchent le nez

à cause du macchabée des cravates et des poissons rouges qui meurent de honte

et des pigeons qui refusent de se poser sur des nez tombés depuis trop longtemps dans le ruisseau où nul n’ose s’aventurer parce que trop vieux ou trop jeune

ou parce qu’il va perdre son train qui heureusement déraillera »

(Benjamin Péret, in « De derrière les fagots »)

Avec : Olivier Cruveiller, Audrey Meulle, Georges Claisse, Théa Boswell, Maryline Fontaine, Muriel Brener, Olivier Peigné, Pierre Forest

Entretien avec : Guy Prevent – Gérard Roche – Claude Courtot

Prise de son, montage et mixage : Olivier Dupré et Manon Houssin

Assistant de réalisation : Guy Peyramaure

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