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 "Le Jeune Karl Marx" de Raoul Peck avec August Diehl

La révoltion est-elle cinématographiquement transmissible ?

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À retrouver dans l'émission

Comment provoquer le soulèvement intérieur du spectateur.

 "Le Jeune Karl Marx" de Raoul Peck avec August Diehl
"Le Jeune Karl Marx" de Raoul Peck avec August Diehl Crédits : Allo Ciné

Le film de révolution est un genre en soi, et je vous épargnerai ici une liste exhaustive de ce que le cinéma a produit sur ces périodes de bascule. La question qui se pose, c’est comment cette écriture cinématographique peut amener le spectateur à une sorte de soulèvement intérieur.

C'est précisément ce que recherche le réalisateur Raoul Peck dans « Le jeune Karl Marx » qui vient de sortir en salle. Une occasion de «changer le monde», ou encore d’ «aller plus loin sur la forme et le fond ainsi que sur l’impact politique potentiel» dit-il.

L’impact politique potentiel… En l’occurrence, votre visée, c’est notamment la transmission du courage de l’action et cette phrase de Karl Marx en verbatim « Jusqu’ici les philosophes se sont contentés d’interpréter le monde maintenant il faut le transformer ».

Mais pour que la révolution soit cinématographiquement transmissible il faut la rendre désirable. Ainsi, dans le film, le jeune Karl Marx est un homme de chaire, de sexe, de plaisirs qui se fument et qui se boivent. Pas une statue de marbre idéologique.

Engager la libido

La révolution du côté du plaisir et pas que du principe c’est aussi l'un des ressorts du film Danton d’Andrzej Wajda en 1983.

Dans cet entrevue entre Danton/Depardieu et Robespierre/Wojciech Pszoniak : Danton est le bon vivant qui boit du vin pendant toute la séquence, qui bouge, qui s’agite. "Tu veux faire le bonheur de la rue mais tu ne sais même pas ce que c'est que le peuple, qu'est que tu connais du peuple? Rien... Regarde toi tu bois pas de vin, t'as les cheveux poudré et il paraît que t'as jamais baisé une femme (...) Tu oublies que nous sommes fait de chair et d'os ! " lance-t-il à un Robespierre, immobile, raide froid dogmatique qui touche à peine son vers.

Au-delà de cette dualité historique de la révolution française entre l’homme de la Terreur et le chef des Indulgents, Wajda utilise ce film pour dénoncer la situation polonaise de l’époque. En 1982, le régime communiste - qui a dévoyé les thèses du jeune Marx justement - vient d'interdire le jeune syndicat Solidarnosc et d'arrêter ses principaux dirigeants. Derrière Robespierre c’est le général et homme d'État Jaruzelski, derrière Danton c’est Walesa à la tête de Solidarnosc. Un homme du pouvoir contre un homme de la rue.

S’emparer de l’historique pour nous renvoyer au climat ou à la situation actuelle, c’est bien sûr un des langage cinématographique qui permet d’atteindre la conscience du spectateur. Autre exemple, le film La Marseillaise de Jean Renoir en 1938, le décor est planté en 1792, mais le film nous parle volontairement de la France des années 30 du Front populaire et des ligues xénophobes.

Révolutionner le langage cinématographique

Enfin, c’est par la révolution cinématographique qu’ont transmet aussi le sentiment révolutionnaire. Le réalisateur Sergueï Eisenstein le montre en 1925 avec Le Cuirassé Potemkine sur la mutinerie du cuirassé Potemkine dans le port d’Odessa en 1905 et la répression qui s’ensuivit. Film de propagande soviétique comme La grève ou Octobre (les 10 jours qui ébranlèrent le monde), " Le Cuirassé Potemkine" a longtemps été interdit dans de nombreux pays occidentaux pour cause de « propagande bolchevique » et « incitation à la violence de classe ». Preuve que la révolte est transmissible au cinéma et surtout au-delà du propos, que la révolution du langage cinématographique y peut quelque chose.

En l’occurrence, c'est l’art unique du montage d’Eisenstein et l’invention d’une image qui marquera l’Histoire cinéma : le landau de la mère de famille glissant sur les marches de l’escalier monumental d’Odessa pendant le massacre des civils par les soldats tsaristes. Motif repris plus tard par Terry Gilliam dans Brazil, et Brian De Palma dans Les Incorruptibles.

Révolutionner les codes c’est bien tout l’enjeu formel de ces films transmetteurs, que l’on considère le virus de la révolte comme positif ou non, le cinéma y gagne. Le "spectateur" aussi. À moins que de cette expérience cathartique il ressorte en se disant, c’est fait…

Bibliographie

Le jeune Karl MarxRaoul PeckDiaphana Distribution, 2016

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