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Yann Moix

Moix, ou le simulacre du dévoilement

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Le fil culture |Soyons clair si la littérature n’est pas nécessairement affaire de vérité, et si Yann Moix a pour lui l’argument, en dernier ressort, de la fiction, jusqu’à se faire la victime d’actes qui a lui même perpétrés, l’expérience littéraire et l’œuvre, s’en trouvent tout à fait modifiées.

Yann Moix
Yann Moix Crédits : Foc Kan - Getty

Puisqu’il sera question ici pour moi chaque matin de formuler une théorie sur l’actualité culturelle, me voilà en effet face au cas Yann Moix avec la P.P.R.L 19 : la première polémique de la rentrée littéraire 2019. Que faire ?

Orléans est un roman, c’est marqué dessus comme le Port salut. Mais la controverse qui entoure sa sortie ne se concentre pas sur le matériau littéraire en tant que tel, elle a avant tout l’apparence d’un règlement de comptes médiatico-familial. Or, elle soulève des questions qui dépassent la simple rubrique « people ».

Pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi : Yann Moix est un cet individu romancier et sniper de plateau télé qui vient de commettre un roman, inspiré de son enfance douloureuse et qui, si j’en crois le tribunal de Twitter, devrait être interné sur le champ. 

Face aux sévices et maltraitances relatés dans le livre - un "roman d’humiliation" - le père de Yann Moix a d’abord fait savoir que le texte, bien que magnifique, était truffé d’affabulations. Puis le frère cadet de Yann Moix, qui n’existe pas dans son livre, a publié, à son tour, une longue lettre, puissante et sidérante, pour évoquer son aîné, ce bourreau. Tentative de défenestration ou de noyade dans la cuvette des toilettes, poursuite au couteau menaçant de le saigner comme un goret, ou encore séquestration une journée entière dans un grenier à 7 ans. « Dans sa vie, écrit-il, mon frère n'a que deux obsessions : obtenir le Prix Goncourt et m'annihiler. Me nier, m'éliminer, me rayer de la carte. Par tous les moyens. Physiquement ou moralement ». Plus tard, ce seront les manœuvres contre la publication de son roman ou nuisant à sa carrière dans le cinéma, et les menaces téléphoniques, "Il n’y aura qu’un Moix c’est moi". La citation pourrait presque relever du comique. Mais à lire la belle prose du cadet, on se dit que c’est un peu l’homme au masque de fer, dissimulé coûte que coûte par son régent de frère.

Mais ce n’est pas ma théorie ici. Soyons clair : si la littérature n’est pas nécessairement affaire de vérité, et si Yann Moix a pour lui l’argument, en dernier ressort, de la fiction, jusqu’à se faire la victime d’actes qu'il a lui même perpétrés, l’expérience littéraire et donc l’œuvre s’en trouvent modifiées. Voici ma théorie :

La 4e de couverture du livre le précise : "Je me promis qu’un jour, quand je saurais écrire la vérité dans sa simplicité nue, je la dirai dans un roman d’humiliation". On ouvre ce livre, aux qualités d’écriture certaines - bien que ne surpassant nullement d’autres romans de la rentrée - avec cette confusion, cette empathie immédiate qui guide toute la lecture. De son slip souillé servi à table devant son "amoureuse" aux coups de rallonge électrique du père, en passant par cette mère qui n’aurait jamais voulu le voir naître, Yann Moix fait entrer dans la chair du lecteur cette sensation d’humiliation dont il écrit qu’elle ne quitte jamais les veines de celui qui l’a subie.

Or c’est ce pacte de transmission qui est brisé dans la polémique. Bien sûr, pourquoi faire des auteurs des exemples moraux ? Et comment ne pas constater, saillie après saillie, que ses veines transportent encore le fiel des humiliations passées ? Mais Moix ne saurait en appeler à la littérature et la fiction face au torrent médiatique dès lors que c’est précisément derrière le masque de la vérité qu’il a fait sa promotion dans les médias. Et dès lors qu’il a à son tour humilié le lecteur crédule.

Dans cinquante ans on pourra sans doute lire Orléans sans se soucier de toute cette véracité biographique mais le livre a désormais pour moi la forme d’un fétiche : celui d’une époque qui entretient le simulacre du dévoilement.

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