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Jean Starobinski professeur de littérature française et d'histoire des idées.

Le jour où Jean Starobinski a changé ma vie

3 min
À retrouver dans l'émission

Hommage et souvenirs d’une étudiante en lettres.

Jean Starobinski professeur de littérature française et d'histoire des idées.
Jean Starobinski professeur de littérature française et d'histoire des idées. Crédits : Sophie Bassouls - Getty

Je repense parfois à cette phrase de Michel Houellebecq dans Extension du domaine de la lutte : « Impitoyable école d’égoïsme, la psychanalyse s’attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d’ignobles pétasses, d’un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu’un légitime dégoût »… Insultante et condescendante, la formule m’agace autant qu’elle pique ma curiosité, d’une part parce qu’elle en dit bien plus sur le narrateur que sur les braves filles en question. Et d’autre part parce que ces quelques lignes de littérature me dessinent une part du monde qui nous entoure, un signe à interpréter.

Un jour en classe préparatoire littéraire notre professeur de lettres, Monsieur Loehr (quelle onomastique), nous a fait un cours sur les Confessions de Rousseau, qui a je pense tout changé. Il s’appuyait sur l’analyse d’un critique dont je n’avais encore jamais entendu parler : Jean Starobinski. Ceux qui l’ont connu l’appelaient Staro paraît-il, mais pour moi Jean Starobinski est devenu une formule magique. Une façon d’être aux œuvres qui allait modifier chacune de mes lectures. 

Aujourd’hui cette phrase de Michel Houellebecq rentre pour moi en dialogue avec ces mots de Jean Starobinski dans son essai L’Encre de la mélancolie : « Écrire, c'est former sur la page blanche des signes qui ne deviennent lisibles que parce qu'ils sont de l'espoir assombri, c'est monnayer l'absence d'avenir en une multiplicité de vocables distincts, c'est transformer l'impossibilité de vivre en possibilité de dire. »

Lorsque je faisais mes études de lettres, Starobinski n’avait pas encore publié ce texte, et notre professeur évoquait La Transparence et l’obstacle : premier grand travail d’étude de Starobinski sur celui qui était comme lui « citoyen de Genève » et avec qui, par de là les pages, il allait dialoguer toute sa vie.

Je me souviens que pour la première fois nous ne regardions pas Rousseau avec de vieux a priori philosophiques ou de vagues caractéristiques littéraires, mais nous adoptions sur lui un « œil vivant ». Pour reprendre le vœu de Rousseau lui même « devenir un œil vivant » qui donnera son titre à un autre ouvrage critique de Jean Starobinski. En bref nous dépassions l’image de Rousseau pour scruter philosophiquement ET littérairement Jean Jacques à la manœuvre. 

Dans L’œil vivant, Starobinski regarde le petit Jean-Jacques qui chaparde « de la mangeaille » pour soustraire l’exposition de son désir au jugement d’autrui. Il prend sans demander plutôt que d’affronter cette hostilité qu’il suppose chez les autres à l’égard de son envie. Dès lors le désir devra prendre des routes cachées. « Les interdits fictifs mènent aux assouvissements imaginaires » écrit Starobinski. Voilà ce qui apparaît quand on observe et Jean-Jacques et Rousseau. Et voilà ce qui ne vous quitte plus lorsque l’on entre dans « la critique de la relation », celle qui hybride la stylistique, l’histoire des idées et la psychanalyse. Cette critique qui ouvre les œuvres !

Ce jour là, notre professeur exposait donc la thèse de La Transparence et l’obstacle, phare inextinguible de la pensée littéraire. Pour résumer c’est l’idée que Rousseau recherche la « transparence » de l’âme, mais qu’il ne peut jamais jouir de cet idéal qui se heurte aux « masques » successifs de la société. « Il est frustré dans son attente et, choisissant la voie contraire, il accepte – et suscite – l'obstacle, qui lui permet de se replier dans la résignation passive et dans la certitude de son innocence » écrit Starobinski.

De là on peut formuler mille thèses mais ce qui m’a frappé davantage, et pour toujours, c’est le chemin que traçait Straobinski vers l’œuvre. Il arrive à Rousseau sur le tard, ou presque, épris de mille autres écrits dont ceux de Paul Valéry, mais en dix-huitiémiste, il est tenu par cette conviction, je le cite « il n’y a pas de domaine interdit à la pensée, tout peut être discuté dans la sincérité. Il n’y a pas de raison définie une fois pour toutes, pas de principe inné ». C’était dans une interview au journal Le temps en 2012 à propos de son ultime ouvrage sur Rousseau dont je vous laisse savourer le titre Accuser et séduire.

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