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Jonas Mekas en 2017

Jonas Mekas, la vie devant soi

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Depuis ses premiers poèmes, le père du cinéma indépendant n’a eu qu’une obsession : saisir la vie avec cet art de la mémoire instantanée qui nous prémunit de l’oubli.

Jonas Mekas en 2017
Jonas Mekas en 2017 Crédits : Monica Schipper / Intermittent - Getty

« La vie devant soi » titre du roman goncourisé de Romain Gary sous le nom d’Emile Ajar pourrait être celui du roman que Jonas Mekas a écrit tout au long de son existence avec sa caméra.

D’ailleurs pourquoi distinguer l’homme de son médium ? Jonas Mekas était l’homme-caméra. 

Elle est venue prolonger une écriture qui avait commencé très tôt, c’est-à-dire dès le début. A 6 ans, Jonas Mekas compose ses premiers poèmes qu’il lit à ses parents dans une ferme en Lituanie, à 12-13 ans il en publie. Ce sont, selon ses propres descriptions, « des compositions épiques ou des choses très prosaïques qui décrivaient la vie de tous les jours dans les campagnes ». La vie devant soi, saisie avec cet art de la mémoire instantanée qui nous prémunit de l’oubli : l’essentiel était déjà là. 

Rien ne pourra être effacé ni par les tanks soviétiques, ni par les nazis, car cette vie se tient encore là tout entière dans ses mots. Lorsqu’il arrive à New York en 1949 avec son frère Adolfas, après 4 ans de ballotages dans des camps de déplacés et de travail forcé, Jonas Mekas va plus que jamais défendre cette vie dite « de tous les jours » en l’enregistrant inlassablement. Simplement ce ne sont plus les mots qui s’en chargent mais une caméra Bolex qui devient le prolongement du cinéaste. Ou plutôt du filmeur terme que Jonas Mekas préférait. Diariste filmeur pour être exacte, car avant que la planète smartphone se mettent à fabriquer des milliards d’archives vivantes, Jonas Mekas écrit chaque jour son journal filmé, qu’il complète par le texte.

Mais là où les mots même couchés sur le champ, portent déjà en eux un recul, là où ils figent, les images telles que les fait Mekas sont des flux.

C’est pour ça que les personnages que l’on retrouve devant sa caméra - des immigrés de Williamsburg à Brooklyn au bouillon créatif new-yorkais (Andy Warhol, Allen Ginsberg, John Lenon, Yoko Ono, John Cage, Merce Cunningham, Nico ou Lou Reed) - sont éternellement vivants. Ils sont présents à nous comme à l’instant où la caméra les a saisis, parce que l’image ne les immortalise pas, elle les garde en vie. C’est différent.

Le travail de Jonas Mekas (cadres, musique, boucle, ralentis, transparence) s’est composé comme une improvisation de Jazz, rien de prévu, tout pour l’imprévu. 

Ce qu’il va créer, c’est une forme affranchie de tout académisme des studios et de tout diktat narratif. On la retrouve dans la séquence en super 8 de "Raging Bull" de Scorcese, dans le film "Empire" de Wharhol, et plus tard dans les premiers longs métrages d’Harmony Korine. A sa manière, Philippe Katerine dans "Peau de cochon" pousse la démarche de l’homme-caméra jusqu’au bout.

Mais si Jonas Mekas était l’homme-caméra, il était aussi l’Homme-Cinéma. Embrassant toute la chaîne : auteur, monteur, réalisateur, producteur, distributeur, programmateur, et critique. Avec lui se construit le modèle des circuits indépendants, que ce soit des studios, des syndicats ou des comités de censure. La coopérative de réalisateurs et la cinémathèque « Anthology Film Archive » qu’il a créé à New York restent d’ailleurs des piliers. 

L’existence de Jonas Mekas aura été une œuvre ouverte, un film que chacun peut continuer de prolonger, et en ce sens : même mort, il a la vie devant lui...

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3 min

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