LE DIRECT
"Margiela: The Hermes Years" au musée des Arts Décoratifs

Martin Margiela, le défilé élevé au rang d’Art

3 min
À retrouver dans l'émission

En 20 ans et 40 représentations auxquelles il met un point final en 2009, Margiela aura transformé l’exercice en protocole artistique.

"Margiela: The Hermes Years" au musée des Arts Décoratifs
"Margiela: The Hermes Years" au musée des Arts Décoratifs Crédits : PHILIPPE LOPEZ - AFP

Les silhouettes, les vêtements, les podiums, les mannequins, le défilé convoque instantanément un cortège d’images plus ou moins similaires. Bien sûr, les créateurs y envoient toujours un signal, et formulent à leur manière un commentaire. C’est Chanel qui transforme le Grand Palais en 2013 façon théâtre en ruine de Détroit et Prada qui prend le siège du parti communiste la même année. Ou l’hiver dernier, ces défilés qui livrent leur écho à l’affaire Weinstein, et parfois avec de gros sabots, enfin avec des escarpins strassés #MeToo, ce qui revient au même. 

De toute façon, la mode entretien un rapport de cannibalisme à la  contestation et à l’indignation. En témoigne l’odieuse campagne Benetton réutilisant des images de migrants.

Pour revenir à l’exercice du défilé, il constitue toujours une prise de parole. Il y a quelques jours c’était le détournement des clichés du sud par Simon Porte Jacquemus au creux des calanques marseillaises, magnifiant gitans, santons et kékés. Entrer en résonnance avec l’actualité, sentir les enjeux du temps, ouvrir sa boîte noire personnelle : il y a une écriture et presque une littérature des podiums. 

Mais il faut plus qu’un décor ou un parti pris pour élever le défilé au rang d’art. La première rétrospective Martin Margiela au Palais Galliera à Paris, encore visible quelques semaines, montre comment l’ancien élève des Beaux Arts d’Anvers a su faire de ces défilés d’authentiques manifestes. Ce ne sont pas des dispositifs mais des protocoles artistiques.

Pour le premier défilé en 1989 l’invitation arrive par télégramme et donne rendez-vous dans un lieu underground parisien « le café de la gare », puis ce sera une annonce dans Paris Boum Boum et le défilé organisé dans la discothèque « Le Globo ». Des entrepôts du Sernam à l’Hôpital Ephémère, en passant par un parking, une station de métro désaffectée, le siège de l’armée du salut, mais aussi un stade, supermarché, et 19 bistrots en même temps, on ne pourrait citer tous les lieux investis. Margiela va faire pour la mode ce que d’autres ont fait pour la peinture. Dévoilant les coutures apparentes comme on enlève le châssis des tableaux, sortant le défilé des salons et des institutions comme les chevalets ont quittés les ateliers.

A reprendre la liste de ces lieux pionniers, l’influence radicale de Margiela sur les autres créateurs de mode et les autres créateurs tout court s’impose. Mais ce ne sont pas seulement les lieux, c’est ce qu’il en fait. Pas de premier ni d’arrière rang, avec Margiela le public invité obéit avant tout à un cérémonial. La musique n’est pas celle d’un designer sonore, elle est vise la performance in situ : des cris de majorettes aux bruits que font les talons qui trouent les cartons disposés sur le sol. Et quand des enfants des rues débarquent dans son défilé sur un terrain vague en 1990, ceci n’est pas un happening. 

En 20 ans et 40 représentations, de 1989 à 2009, Margiela n’apparaît pas comme un créateur mais comme un auteur. Et la force de sa signature tient dans son absence. Son étiquette reste vierge quand les marques glorifient leur logo, il se fond dans l’anonymat et le collectif quand les autres se starifient. Il n’a ni allure reconnaissable, ni détail iconique, il est une blouse blanche sans visage parmi les autres de son atelier. 

Mais rien de tout cela n’aurait eu de force, si sa couture n’était pas si réformatrice. Posant des jalons qui n’ont pas fini d’inspirer les allures futur. Lui qui a justement fait des défilés un lieu de réflexion et de mémoire sur la mode elle-même.

Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......