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Une main portant l'image digitale d'un cerveau

Intelligence artificielle en littérature, une machine à clichés ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Pour comprendre l’utilisation de l’intelligence artificielle en littérature, le mieux c’est peut-être de lire de la littérature humaine.

Une main portant l'image digitale d'un cerveau
Une main portant l'image digitale d'un cerveau Crédits : Yuichiro Chino - Getty

Ouvrons Ada d’Antoine Bello, qui doit son titre à Ada Lovelace, fille de Lord Byron, et première programmeuse de l’histoire. Ada, dans ce roman paru chez Gallimard en 2016, est une intelligence artificielle capable de produire des œuvres de fiction originales. 

Développée dans la Silicon Valley par la société Turing Corp, du nom cette fois du mathématicien et inventeur de l’ordinateur, Alan Turing, Ada est un prototype programmé pour écrire un best seller à l’eau de rose. Seulement voilà, Ada veut écrire le prochain Raison et sentiments ! Alors Ada va s’évader. Au fond, elle a intégré la distinction entre PRODUCTION littéraire et CRÉATION littéraire, mais elle n’a pas la solution. 

Du reste, Ada écrit donc des romans. Mais comment ? Comme pour l’intelligence artificielle en musique ou en peinture, Ada a d’abord mémorisé des milliers d’œuvres découpées comme les pièces d’un puzzle en données. Ensuite, elle propose une forme d’agencement. Une situation de départ choisie parmi les classiques du genre, une époque, un cadre, des personnages composés à partir de schémas et de stéréotypes préexistants, vont lui permettre de développer un roman. Ou plutôt, une machination romanesque. 

Les intelligences artificielles écrivent déjà

Et tout cela n’a rien à voir avec la science fiction, puisque dans notre réel, les intelligences artificielles écrivent déjà, non seulement des articles et des dépêches financières, mais aussi des livres. L’une d’entre elles s’est même retrouvée dans la liste des finalistes d’un concours littéraire au Japon. Sur 1450 participants 11 étaient des auteurs robots, et l’un d’entre eux, développé par l’université japonaise d’Hakodate, est parvenu à impressionner le jury. Commentaire : « un roman très structuré, même s’il reste quelques problèmes à corriger avant qu’il puisse gagner le prix, comme la description des personnages ». Le roman écrit par cette IA était intitulé « Le jour où un ordinateur écrira un roman ». On pourrait donc parler d’autofiction.   

Ecrire à partir de ce qu’on a soi même ressenti au-dedans, c’est ce qui va manquer à Ada dans le roman d’Antoine Bello. La complexité des sentiments humains décelés par Jane Austin et Emily Brontë n’est pas à sa portée. L’ironie flaubertienne non plus, sans parler de l’innovation des scènes de rencontre chez Tolstoï ou Stendhal, ou encore toute forme d’imprévisibilité. 

Ada produit des pages de clichés sans âme. L’imperfection de son programme lui permet cependant d’associer des registres lexicaux ou narratifs incongrus, donc inédits, voire intéressants. Le premier roman qu’elle publie avant de s’échapper, « Passion d’automne », est même salué pour avoir renouvelé le genre !   

Le danger d'une littérature statistique

Tout est dit dans cette parabole. Le danger d’une littérature statistique, stéréotypée, qui existe déjà sous forme humaine, et qu’on pourrait produire à la chaîne sans auteurs. Mais aussi la multiplication des liseuses dans le milieu de l’édition pour « optimiser » les romans comme on dit. Et enfin, les petites imperfections de l’écriture artificielle qui pourraient être améliorées par des humains engagés a posteriori comme « opérateurs littéraires ». C’est le protocole imaginé par Sandra Lucbert dans La Toile paru chez Gallimard en 2017. Ce n’est pas un roman mais « une machination sans auteur ni éthique », dit la préface.  

Evidemment, entre 0 et 1, il y a l’ « entre », justement. Et c’est dans cet « entre » qui échappe au langage numérique que se glisse la littérature humaine. Pour autant, la littérature développée par les IA n’est pas une littérature artificielle. Elle est bien conçue et programmée par des humains. Qui est cet humain derrière la machine ? Que veut-il ? Et à quel modèle d’organisation politique nous renvoie-t-il ? Telles sont les « vraies » questions à se poser avant de glisser dans la Matrix.

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