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Reproduction en faïence de "Guernica"

Guernica, le « J’accuse » de l´art ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Le chef-d’œuvre monumental de Picasso invente la place de l’artiste dans le débat public.

Reproduction en faïence de "Guernica"
Reproduction en faïence de "Guernica"

La grande exposition « Guernica » s’ouvre aujourd’hui à Paris au Musée Picasso mais « pourquoi voir Guernica sans Guernica » ? Car de fait, le chef d’œuvre monumental de Picasso ne se trouve pas à Paris. Selon ses vœux, la toile devait rejoindre l’Espagne « une fois que les libertés républicaines y seraient rétablies ». Ce fut en 1981 à Madrid, après un exil de plus 40 ans. Et ce retour de « Guernica » marque symboliquement la fin de la période de transition qui suit la mort de Franco en 1975. Depuis, « Guernica » n’a pas quitté le pays, ni Madrid, pour des raisons de conservation, mais aussi pour des raisons politiques car les débats sur l’attribution à telle ou telle ville sont encore présents. Et la crise actuelle entre le pouvoir central et la Catalogne pourraient même les raviver.

Mais que voit-on alors de « Guernica » sans « Guernica » ? Quelque chose d’essentiel : la façon dont un artiste peut prendre position dans le débat politique sans produire une œuvre à message. 

Pas de doute, « Guernica » est bien ce chef-d’oeuvre exécuté en un temps record, entre le 10 mai et le 4 juin 1937, après que les aviations nazies et fascistes alliées des franquistes ont attaquées les civils à coups de bombes incendiaires dans la petite ville basque de « Gernika » le 26 avril 1937. Pas de doute, « Guernica » incarne et augure la lâcheté des démocraties occidentales face au fascisme. Mais c’est aussi une icône universelle contre la barbarie, car Picasso a su y trouver la juste et puissante distance de l’art.

Le taureau, le cheval, le soldat démembré, le bras à la lampe, la colombe ne sont pas des symboles univoques, « au public de voir ce qu’il voit », dira Picasso en 1947. Et le critique d’art et éditeur Christian Zervos le note dés 1938, « Guernica » a acquis le pouvoir « magique » d’une œuvre « ouverte ». 

Mais comment se produit ce pouvoir magique ? C’est exactement cela que nous pouvons déceler, notamment à travers le contexte des archives et des esquisses qui sont présentées dans cette passionnante exposition. 

L'œuvre "Guernica" est elle même conçue par Picasso dans la distance de l’exil. Depuis, l’atelier des Grands Augustins à Paris, via par les rares photos et les actualités cinématographiques qui lui parviennent, mais aussi et surtout à travers les récits. Sa matière source est en somme plus textuelle qu’iconographique. Ce qui constitue un premier élément de distance par rapport à ces images de massacre (qui pour être celles de 1937 nous en rappelle aussi tant d’autres). Picasso puise dans l’éditorial de Gabriel Péri, dans L’Humanité qui rend leurs mots aux femmes à terre, dans l’article du journal Ce soir et cette phrase de Mathieu Corman « les scènes d’horreurs dont je fut le témoin défient l’imagination ». 

Et, deuxième élément de distance, pour traduire de manière aussi intemporelle que saisissante cette "horreur qui défie l’imagination", Picasso va mobiliser toutes les influences qui le nourrissent et les recherches plastiques qu’il mène depuis 40 ans. Des Minotauromachies à cette Crucifixion longtemps cachée où il s’essaye aux ténèbres de l’aplat de blanc sur fond noir. Bien sûr, il n’en est pas moins militant, et organise des levées de fonds pour les républicains espagnols. Mais son art veut échapper à toute récupération. Le bras tendu de « Guernica » ne brandira jamais un marteau et une faucille, mais bien une lampe. 

Guernica invente l’image des images, celle qui peut soutenir encore tous les peuples qui luttent contre toutes les barbaries. Une matrice repère pour l’artiste engagé dans le débat public, un « J’accuse » transcendantal.

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