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Leto : Roman Bilyk, Teo Yoo

« Leto » une arme de dissidence massive

3 min
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Peut-on casser les murs avec une caméra ? Le metteur en scène Kirill Serebrennikov, assigné à résidence à Moscou depuis plus d’un an, s’y emploie brillamment dans son dernier film « Leto » ("L'été").

Leto : Roman Bilyk, Teo Yoo
Leto : Roman Bilyk, Teo Yoo Crédits : Allo Ciné

De quels murs et de quel été s’agit-il ? Nous sommes à Leningrad (ex et future Saint-Pétersbourg) au début des années 80 à la veille de la Perestroïka. Les murs ce sont d’abord ceux qui séparent de l’Ouest, mais à travers lesquels circulent en contrebande les disques des Sex Pistols, Lou Reed, Bowie et Blondie. Une scène rock nécessairement underground est en train d’éclore, elle lézarde le bloc soviétique avec ses concerts clandestins, ses enregistrements pirates, et ses paroles qui démolissent le héros lyrique viril qu’exige la propagande soviétique. 

De plus, un rocker soviétique doit avoir une « nécessité sociale » mais Viktor Tsoï et Mike Naumenko chantent la glande et l’absence de sens, « mes amis dans la vie avancent… et ne s’arrêtent que quand l’alcool paraît ». Les paroles sont de Viktor Tsoï du groupe Kino (interprété par Teo Yoo) encouragé par Mike Naumenko le « Dylan de Leningrad » (interprété par Roman Bilyk). Ils sont de futures légendes (toute proportion gardée) de cette scène interdite, mais les spectateurs n’en sauront rien, tout juste quelques indices, le film de Kirill Serebrennikov casse de fait d’autres murs : ceux du biopic et des contraintes formelles en général. 

Le souvenir est en couleur, l’action en noir et blanc, les héros dans un triangle amoureux et une stimulation créative pure. Leurs destinées tragiques ont quitté le cadre de la narration habituelle, comme si l’avion du chanteur de la Bamba Ritchie Valens ne s’était jamais écrasé, comme si Jim Morrison des Doors n’était pas mort d’une overdose, ici cela ne compte pas. Seules la liberté comme nécessité absolue et la création en train de se faire comptent. Ce sont elles qui ont pris le contrôle du film. 

Alors tout est possible. Basculer dans la comédie musicale, où les figurants, camarades zombies, entonnent presque à leurs corps défendant une chanson des Talking Heads, ou écrire sur la pellicule comme on note des paroles sur un carnet, comme on dessine une pochette d'album. « Tout ceci n’a pas existé » nous prévient un narrateur sporadique qui entre dans un coin du plan séquence, « mais on aurait bien aimé ». 

Anti-biopic, anti-Lalaland, anti-tract, « Leto » de Kirill Serebrennikov, par son récit qui évite les impasses du genre, entraîne les spectateurs dans une expérience de liberté intérieure. Et ce sont les murs de la Russie actuelle qui tombent alors.  Créer contre la culturelle officielle et ses codes voilà ce qui crève l’écran. Il n’y a pas que les verrous de l’industrie formatée qui sautent, mais tout les boulons de la censure actuelle en croisade contre les rebelles de la culture russe. Des concerts de hip hop annulés, aux films d’Oleg Sentsov cinéaste ukrainien dissident incarcéré en Sibérie, en passant par les pièces de théâtre du Gogol Center que dirigeait justement Kirill Serebrenikov avant d’être arrêté quelques jours avant la fin du tournage de « Leto ».

Le film s’ouvre sur un concert toléré et encadré que donne Mike Naumenko dans un « rock klub », on a le droit d’y écouter sa musique tant que l’on est assis et qu’on applaudit poliment. Une expérience de l’art subversif sous contrôle, pour mieux montrer qu’il est pourtant irrépressible de se lever. Et si le film s’y autorise dans une scène apocryphe, « Leto » nous dit : pourquoi pas vous ?

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8H50
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